lundi 17 avril 2017

Rue Monsieur-le-Prince

Didier Castino

Liana Levi, 2017


Le roman d'une génération, née en 1986

Il est des livres qui ont le pouvoir de nous toucher, d’atteindre quelque chose d’intime au plus profond de nous. Parfois, ils vont jusqu’à nous tendre un véritable miroir et l’effet n’en est que plus troublant. On est alors étreint par une sensation étrange, indéfinissable, mélange de saisissement de se sentir mis à nu, de stupéfaction de voir mis en mots ce que l’on ne percevait que confusément et de reconnaissance envers l’auteur. C’est ce moment exceptionnel que j’ai connu en lisant le magnifique et si juste livre de Didier Castino Rue Monsieur-le-Prince.

Hervé était âgé de 22 ans lorsque les étudiants investirent les rues de nombreuses villes de France en novembre et décembre 1986 pour exiger le retrait du projet de loi Devaquet. Premier mouvement d’ampleur depuis 1968, auquel il fut inévitablement comparé, il avait ceci de particulier - comme son aîné - qu’il était mené par de tout jeunes gens. Ceux-ci s’insurgeaient contre une mesure visant à instaurer la sélection à l’entrée des universités et donner à ces dernières une autonomie de gestion. Un projet inacceptable pour tous ces jeunes qui y voyaient une remise en cause d’un principe fondamental, celui de l’égalité des chances. Et remettre en cause ce principe dans les universités, c’était proposer une forme de société dans laquelle ils ne voulaient pas s’inscrire. 

J’étais en terminale et, comme de nombreux lycéens, j’ai emboîté le pas aux étudiants pour scander à gorge déployée «Devaquet, au piquet» et autres slogans plus ou moins mutins. Ce fut un moment de liesse et de ferveur où l’on occupait nos établissements et où l'on passait des heures dans les AG à élaborer la formulation qui ferait mouche. Au diable les cours et les profs, les parents et la routine quotidienne ! Nous avions un dessein bien plus grand à mettre en œuvre ! Ce fut très certainement un moment fondateur pour ma génération car c’était, au terme de notre adolescence, comme une naissance à une forme active et volontaire de citoyenneté. C’était faire l’expérience que l’on pouvait, collectivement, changer les choses. C’était notre sortie définitive du monde de l’enfance. 
Mais notre exaltation et notre innocence furent brutalement fauchées la nuit 6 décembre, lorsqu’un jeune homme de 22 ans, Malik Oussekine, fut battu à mort par des policiers. La liesse s’en est définitivement allée, la gravité l’a remplacée. Les marches hier joyeuses et bruyantes devinrent silencieuses et tristes. 

Le nom de Malik Oussekine est resté douloureusement gravé en moi, comme il l’est resté en Didier Castino.

Refusant de voir ce nom réduit à une simple notice dans les manuels d’histoire, l'écrivain retrace les dernières heures de Malik. Il esquisse son portrait, dit ses goûts et ses aspirations, évoque la maladie dont il était atteint et qui nécessitait un lourd protocole de soins, et il suit sa course effrénée, épouvantée, dans les rues pleines d’effervescence du VIe arrondissement, tandis que deux policiers à moto le pourchassaient. Il restitue ses derniers instants, lorsque les policiers forcèrent l’entrée de l’immeuble de la rue Monsieur-le-Prince où il avait trouvé refuge. Il dit les coups, il dit l’acharnement et il dit encore l’effroi du seul témoin qui se trouvait présent.

Mais la grande valeur de ce livre tient à ce que Castino n’en fait pas un événement isolé. Il l’inscrit dans un continuum historique. Malik Oussekine n’est ni le premier ni le dernier homme à mourir au terme d’une course éperdue pour échapper à la violence de qui représente l’autorité, et qui le conduira à la mort. Du massacre du 17 octobre 1961 à Zyed et Bouna en 2005, ou encore, plus récemment, à Adama Traore, combien d’êtres, des adolescents parfois, ayant pour seul point commun et pour seul tort de n’avoir pas la peau blanche, ont-ils ainsi perdu la vie ? Combien ont couru pour échapper à l’horreur ? Courir pour ne pas entrer dans l’Histoire, pour ne pas venir grossir le nombre des pages les plus laides qui la constituent, pour arrêter cet intolérable mouvement des hommes vers la haine et le rejet de l'autre.  

Une histoire tellement éloignée de celle que nous voulions écrire, en 1986. 


Ce livre-ci, je l'ai tellement aimé que je ne résiste pas au désir de vous en faire partager un extrait, ici

jeudi 13 avril 2017

La plume

Virginie Roels

Stock, 2017



C'est déjà l'entre-deux-tours des élections...

Ce roman-là, je l’ai très vite repéré et j’ai eu aussitôt envie de le lire. Il faut dire que son sujet en ferait presque un document d’actualité. Jugez-en plutôt : il y est question de la manière dont un candidat - et pas des moindres, puisqu’il s’agit du chef de l’Etat candidat à sa propre succession - gère sa communication dans la campagne présidentielle. Sauf que Virginie Roels nous en propose un traitement romanesque assez inattendu.
Certes, aujourd’hui, plus rien ne semble pouvoir nous étonner, tant nous sommes abreuvés, atterrés, par les bassesses et compromissions d’une partie de notre personnel politique. Mais, comme toujours, je préfère observer les choses à travers le filtre de la fiction et le recul qu’offre celle-ci. Or, Virginie Roels, qui fut elle-même journaliste d’investigation, a amassé sans doute suffisamment de matière pour nourrir son roman, qui se révèle parfaitement jubilatoire.

Tout démarre comme un roman policier : l’auteure nous propulse d’emblée dans le moment de bascule, lorsque le Président Debanel, lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours, perd littéralement son sang-froid et compromet ainsi définitivement sa réélection. Pourquoi ? Comment ? C’est le mystère que va s’employer à percer une jeune journaliste, amenée à remonter le cours des événements et découvrir ainsi les coulisses du pouvoir...

Mais attention, si la jeune femme qui entreprend cette enquête est bien détentrice d’une carte de presse, elle pige pour... TV Big Chaîne ! Et lorsqu’on l’envoie couvrir le débat, ce n’est pas pour en proposer une analyse politique, mais pour offrir aux lecteurs du magazine télé une somme d’anecdotes rigolotes. Le ton est donné. Si le sujet est grave, l’auteure n’a pas l’intention de nous accabler davantage que nous le sommes déjà, ce dont je lui sais gré en ces jours où nous nous préparons à déposer notre bulletin dans l’urne...
Installée dans le public, seule cette journaliste déterminée à donner à sa carrière une nouvelle orientation semble avoir remarqué ce jeune homme au sourire de Joconde, dont elle a l’intuition qu’il est à l’origine de tout. Armée de sa pugnacité et d’une bonne dose de candeur, la jeune femme finit par décrocher un entretien avec un ancien proche de l’ex-Président. De révélation en révélation, elle finit par comprendre ce qui s’est tramé... et dont bien entendu je me garderais bien de vous révéler quoi que ce soit ! L’intrigue est parfaitement menée, et on la suit de bout en bout sans vouloir la lâcher avant de connaître le fin mot de l'histoire.

Mais l’essentiel n’est pourtant pas là. Au-delà du véritable plaisir que l’on prend à suivre cette aventure, c’est tout ce qui est dit des détenteurs du pouvoir et des relations qu’ils entretiennent avec tous ceux qui gravitent autour d’eux qui est intéressant. Bien sûr, on n’a plus grand chose à apprendre sur le machisme omniprésent réduisant les femmes à de vulgaires objets de consommation, sur cet asservissement volontaire de tous les ambitieux qui veulent leur petite part de pouvoir, sur le cynisme des puissants... 
Ce qui m’a un peu plus étonnée, en revanche, c’est la forme d’aveuglement où se trouvent les personnages, qui lisent les événements à l’aune de leurs seules attentes, de leurs seuls objectifs, sans jamais être capable de déplacer la perspective ou le point de vue pour acquérir plus de clairvoyance. Mais cela en dit long sur leur insondable égotisme, leur mégalomanie et, in fine, leur manque de discernement et leur complète incapacité à éprouver de l’empathie. Ce que l’on a tout loisir d’observer en ce moment... 
Non, tout bien réfléchi, il n’y a rien de surprenant au tableau que brosse Virginie Roels.


Je ne suis pas seule à avoir aimé : Nicole et Joëlle partagent mon enthousiasme ; l'avis de Jostein est plus mitigé


de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi


lundi 10 avril 2017

Principe de suspension

Vanessa Bamberger

Liana Levi, 2017



Grandeur et servitude d'un petit patron...

Le travail, son organisation et la manière dont l’individu peut y trouver sa place étant des questions qui me préoccupent tout particulièrement, c’est avec un intérêt certain que j’ai abordé cette nouvelle lecture proposée dans le cadre des 68. D’autant que l’approche en est originale, puisque l’auteure a choisi pour héros de son roman un patron de PME, ce qui est suffisamment rare dans le paysage littéraire, me semble-t-il, pour le souligner.

Or donc, lorsque s’ouvre le livre, Thomas est dans le coma, terrassé par une crise d’asthme survenue alors qu’il se débattait avec les graves revers subis par son usine d'embouts pour inhalateurs. Refrain hélas bien connu, son principal commanditaire a en effet décidé de délocaliser la fabrication de ces éléments, tandis que son directeur R&D (Recherche & Développement, pour les néophytes) choisissait précisément ce moment pour partir à la concurrence.
Quant à Olivia, sa femme, artiste peintre totalement velléitaire, elle se débat avec ses frustrations en élevant ses enfants, tout en gérant les affaires domestiques. Au sein du couple, la passion s’en est allée depuis bien longtemps pour céder la place à un quotidien peu glamour. Par le jeu de l’alternance des chapitres, Vanessa Bamberger nous fait tour à tour entendre la voix de cette desparate housewife et celle de Thomas dans les jours qui précédèrent le drame. Aux questions d’ordre socio-économique se mêle donc celle du couple et de sa capacité à perdurer.

Visiblement, l’auteure, journaliste de formation, a voulu passer à la fiction pour prendre la défense de ces petits patrons qui sacrifient leur vie personnelle pour se consacrer à leur entreprise et qui sont victimes, tout comme les salariés qu’ils emploient, des effets délétères de la mondialisation et du dumping social auquel elle aboutit. Soit. Cela correspond en effet à la réalité. Mais est-ce parce que l’auteure a voulu traiter deux sujets de front ou bien parce que ses personnages m’ont semblé caricaturaux qu’elle ne m’a pas vraiment convaincue? Je n’ai éprouvé aucune empathie ni pour Thomas, qui semble trop vite débordé par la situation alors qu’il était présenté comme un homme de conviction ayant fait le choix de la PME pour se mettre au service du redéploiement économique de sa région et améliorer les conditions de travail des ouvriers, ni surtout pour Olivia, qui donne l’impression de se laisser complètement porter par les événements sans jamais prendre sa propre vie en main, attendant tout de son mari. 
La plume est alerte et le sujet mérite qu’on s’y attèle. Mais celui-ci est ambitieux et demanderait selon moi à être traité avec plus de finesse. Même si le roman est agréable à lire, il est dommage que du patron du laboratoire pharmaceutique dont dépend l'usine de Thomas aux délégués syndicaux - présentés comme des «aboyeurs» -, le trait soit trop grossier. A cela s’ajoutent quelques réserves sur la happy end qui m’est apparue un peu facile et angélique. Des défauts que l'auteure parviendra certainement à corriger dans ses prochains romans...

Une fois de plus, Nicole et Joëlle m'ont devancée, ainsi que Benoît



Les 68 Premières fois, sélection de janvier 2017

 de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

jeudi 6 avril 2017

Piégée

Lilja Sigurdardottir

Métailié, 2017


Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün


Un nouveau polar aux couleurs islandaises.

Amateurs de polars venus du froid, réjouissez-vous ! Voici une nouvelle auteure qui devrait vous faire délicieusement frissonner...
Alors, enfilez votre chandail, chaussez vos moon boots et laissez-vous entraîner au cœur du redoutable hiver 2010, lorsque l’Islande s’enfonçait dans la crise et que le volcan Eyjafjallajökull paralysait le pays en le revêtant d’un manteau de cendres...

Sonja vit séparée de son mari et a été privée de la garde de son fils Tomas, 8 ans, ses moyens ne lui permettant pas d’assumer cette charge. Dans le plus complet dénuement et dans l’espoir de pouvoir accueillir Tomas, elle a accepté de remplir une mission lucrative proposée par un ami de son ex, avocat. Mais celle-ci s’est révélée être un piège qui s’est refermé sur elle, et elle se voit à présent contrainte de faire de réguliers allers-retours à l’étranger pour faire entrer de la cocaïne en Islande.

A vrai dire, le roman démarre plutôt doucement, comme si l’épaisse couche de neige et les cendres du célèbre volcan qui recouvrent le pays amortissaient les choses. Sonja est si habile à faire passer la drogue au nez et à la barbe des douaniers que ça en paraîtrait presque un jeu d’enfant ! Quant aux trafiquants, s’ils n’ont certes pas l’air de doux agneaux, ils ne sont somme toute pas si effrayants que cela... au premier abord. Et bien que l’on suive pas à pas l’enquête cherchant les responsables de la chute du système bancaire, les effets de la crise ne sont présents que comme un écho assez lointain.
Pourtant, insensiblement, la tension monte. Alors qu’on croyait Sonja en situation de pouvoir se libérer de ses chaînes, l’étau se resserre brusquement autour d’elle. Chacun des personnages impliqués dans l’histoire joue sa carte, et les retournements de situation se succèdent jusqu’à la sidérante révélation finale, prenant réellement le lecteur par surprise.

Je ne vous en dirai donc pas davantage. Sachez seulement qu’il s’agit d’un de ces polars comme je les aime : du dépaysement, un ancrage dans une réalité socio-économique bien circonscrite, peu d’hémoglobine, une violence plus psychologique que physique. 
Et cerise sur le gâteau, il s’agit du premier volume d’une trilogie. J’aurai donc le plaisir de découvrir la suite des aventures de Sonja... et peut-être aussi de voir de l’intérieur comment les Islandais gérèrent cette crise sans précédent ! Chic ! 


vendredi 31 mars 2017

Elle voulait juste marcher tout droit

Sarah Baruck

Albin Michel, 2017


La Seconde Guerre mondiale et ses séquelles vues par une enfant

Décidément, la Seconde Guerre mondiale s’est invitée dans la sélection des 68 Premières fois. Deuxième lecture en ce qui me concerne autour de cette période. Enfin ce n’est pas exactement sur la guerre, mais, comme Nous, les passeurs - quoique sous une forme très différente -, sur les conséquences qu’elle a eues sur les familles des victimes.
Ici s’arrêtera la comparaison. Car les lectures se suivent et ne se ressemblent pas. Autant j’avais été émue par le récit de Marie Barraud, autant je me dois de dire que celui de Sarah Barukh m’a laissée de marbre.

Alors certes, il y a une histoire. Celle de la petite Alice qui a passé les premières années de son existence en nourrice dans une ferme du sud-ouest à attendre le retour de sa mère. Mais lorsque celle-ci revient la chercher, quelques mois après la Libération, rien ne se passe comme elle se l’était imaginé. On lui avait dépeint une femme enjouée, aux formes généreuses, et voilà qu’elle voit arriver une personne revêche, presque mutique, d’une effrayante maigreur. Rien de la jolie Parisienne qui devait l’emmener acheter des robes et visiter la tour Eiffel!
Le contact est difficile, mais Alice est pugnace. La courageuse petite fille fait face et prend soin de sa mère, attendant patiemment que celle-ci lui révèle l’histoire de ses origines. Qui était son père, déclaré inconnu sur son acte de naissance ? Comment sa mère est-elle devenue cette femme si différente de celle qui lui avait été décrite ? Et que signifient ces chiffres tatoués sur son bras, comme sur celui de Monsieur Marcel, leur colocataire ? 
Alice devra vivre bien des aventures et traverser bien des épreuves pour obtenir enfin des réponses à toutes ces interrogations.

Cela aurait pu être un bon livre, un vrai page-turner, selon le terme désormais consacré. Mais la narration s’est révélée laborieuse et si l’on ne s’ennuie pas - il faut bien le reconnaître - j’aurais aimé être davantage surprise. Car les multiples petits détails que sème l’auteur pour construire son récit agissent en fait comme de gros signaux annonçant par avance tout ce que va connaître la petite fille...

Mais surtout, et là réside pour moi le véritable écueil, le style m’a totalement rebutée. Plus de 400 pages de phrases sujet-verbe-complément, c’est vraiment très long ! Alors on me répliquera - peut-être - qu’il s’agissait de restituer la parole et le point de vue de l’enfant. Mais le problème c’est que le texte est écrit à la troisième personne, si bien que ça ne fonctionne pas. C’est toute la différence entre un récit à hauteur d’enfant et un récit écrit pour les enfants. Or, tout au long de ma lecture, j’ai eu l’impression que l’auteure s’adressait à moi comme si j’avais l’âge de son héroïne et que je ne connaissais absolument rien à cette terrible guerre. Tandis qu’un récit à la première personne vous permet d’entrer dans la psyché du personnage, de vibrer à l’unisson de ses émotions, on se voit ici infliger une foule de détails et de remarques qui tombent à plat et paraissent bien mièvres. Et je ne reviendrai pas sur les vingt dernières pages du livre qui vous assènent d’un coup une sorte de cours magistral et accéléré des années qui ont précédé le conflit. Là, on passe soudainement dans un registre totalement différent... et totalement déplacé !

J’imagine aisément tout ce que l’auteur a pu mettre de cœur et d’énergie dans ce roman qui aurait certainement pu être plus convaincant. Mais parfois je me demande, lorsque certains livres paraissent, s’il y a un éditeur à bord. Si tel était le cas, il aurait sans doute aidé l’auteure à éviter des formulations terriblement maladroites. Sans doute le livre aurait-il gagné en puissance...


Ceci étant dit, Nicole, et Joëlle ont aimé


Les 68 Premières fois, sélection de janvier 2017

Elle voulait juste marcher tout droit de Sarah Baruck, Albin Michel 
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

lundi 27 mars 2017

En aparté avec Laura Alcoba


Laura Alcoba est l'auteur de cinq romans parus chez Gallimard. 

Dans le dernier en date, La danse de l'araignée (janvier 2017), on retrouve la jeune Laura, désormais âgée de 12 ans, qui mène une vie presque ordinaire de collégienne. Sauf que nous sommes dans les années 80 et, tandis qu'elle a pu fuir l'Argentine avec sa mère, son père est resté captif des geôles de son pays. 

On avait découvert cette petite fille dans Manèges (2007), qui relatait une vie dans la clandestinité d'opposants à la dictature. Puis, avec Le bleu des abeilles (2013), venaient le temps de l'exil et de l'entrée dans la culture et la langue françaises.

Trois livres magnifiques, pleins de finesse et de sensibilité, qui m'ont donné envie de rencontrer leur auteure. Je suis très reconnaissante à Laura d'avoir accepté de passer deux heures en ma compagnie, qui ont donné lieu à un entretien d'une très grande richesse, où elle m'a parlé avec générosité et sincérité de son travail.

 © Pascal Hée

Pourriez-vous me dire quel était votre projet d’écriture initial, revenir sur votre enfance ou plus particulièrement parler de la dictature et de l’exil, apporter un témoignage ?

C’est difficile à dire. Quand j’ai commencé à écrire, j’écrivais pour moi, des choses personnelles, qui relevaient du journal ou de ce genre d’écriture. 
A un moment j’ai éprouvé le désir très fort de retourner dans la maison où j’avais vécu enfant. Ça me travaillait et j’avais une sorte d’intuition que si un jour j’essayais de construire quelque chose littérairement, il fallait que je commence par là.  
C’est quelque chose que j’ai éprouvé très fortement après la naissance de ma fille. J’avais déjà deux garçons et je crois qu’il y a eu une sorte de prise de conscience qu’à un moment j’avais vécu dans une maison où une mère et une fille avaient été séparées à tout jamais par la mort, celle de Diana, à qui mon premier livre est adressé. 
Et je me suis dit qu’il fallait que je retourne dans ce lieu. J’étais déjà retournée en Argentine, mais je n’avais pas revu cette maison. C’était même un épisode dont on ne parlait pas du tout dans ma famille. Disons qu’il y a eu peut-être un effet miroir de me voir avec ma fille et de repenser à cette femme que j’avais côtoyée, qui avait eu une importance très forte pour moi, que je voyais enceinte et que je savais être devenue mère juste après notre départ… et qui a ensuite trouvé la mort.
     
Je suis entrée en contact par mail avec Chicha Mariani, qui est une personne qui apparaît à la fin de mon premier livre et qui est la belle-mère de Diana. Je me suis dit que si j’arrivais à retourner dans cette maison, j’aimerais être accompagnée par elle. Mais les raisons de ma démarche étaient encore floues. Je dirais que c’était de l’ordre du besoin...

Sans vraiment savoir vers quoi ça vous mènerait, en fait ?

Non, si ce n’est que cet épisode et ce moment étaient très présents dans mon esprit, et que je n’en avais aucune trace, ni visuelle, puisqu’il était interdit de prendre des photos à ce moment-là, ni verbale, puisqu’il est très difficile pour ma mère d’évoquer ce moment de sa vie.
Je suis donc entrée en contact avec Chicha Mariani, qui est aussi une des fondatrices de l’association des Grand-mères de la place de Mai. Elle m’avait croisée avec ma mère à l’époque. Je lui ai envoyé un mail en lui demandant si elle se souvenait de moi, qui avais vécu dans cette maison où avait aussi été son fils. Sa réponse a été le point de départ de mon écriture. Elle m’a répondu dans l’émotion, en me disant : «Je croyais que ta mère et toi étiez mortes.» 
Ça a été très violent pour moi. J’ai alors pris conscience que toutes les personnes qui avaient vécu dans cette maison avaient disparu, avaient trouvé la mort de façon extrêmement violente et que ces quelques images que j’avais en mémoire, il était important d’en garder une trace.

Donc, je suis retournée dans cette maison en 2003. Sur place, il y avait une association qui essayait de faire de ce lieu où il y avait eu une imprimerie clandestine un lieu de mémoire. On m’a posé beaucoup de questions sur la manière dont on y vivait. La prise de conscience a été encore plus forte. J’avais en tête certaines images qu’il fallait que je mette par écrit. C’est presque un devoir de mémoire, même si je n’aime pas trop cette expression, qui est de l’ordre du diktat. Mais il y avait quelque chose de cet ordre-là. Un besoin, une nécessité.  

Au retour de ce voyage, j’ai commencé à mettre par écrit très simplement les images que j’avais en tête. Mais c’était encore très confus. Est-ce que je le faisais pour moi, pour mes enfants, pour laisser une trace de ma mémoire dans ces lieux ? 

© Delphine-Olympe
Cette matière, je l’ai laissée reposer. Je suis à nouveau retournée dans la maison en 2006, et c’est au retour de ce second voyage que Manèges est né. Ma question était : «De quoi est-ce que je me souviens exactement ?» De la voisine, de la peur, des lapins, de cette imprimerie derrière un mur qui coulisse de manière magique, presque, pour l’enfant que j’étais.
Et très vite, je me suis dit que je voulais que ça puisse se lire comme un roman. D’abord parce que je n’étais pas à l’aise avec la dimension autobiographique. Il ne s’agissait pas de dire « regardez ce que j’ai vécu ». Même si j’avais conscience de la valeur que pouvait avoir ce témoignage et de ce que pouvait signifier le statut de survivant grâce aux questions que les historiens m’avaient posées là-bas, je ne voulais pas m’y enfermer. 


"Je voulais laisser la voix à l’enfant."

Donc je me suis débattue pendant quelque temps avec ce désir d’écrire cette histoire. Cette nécessité, plutôt. Je voulais utiliser quelque chose de personnel en le détachant de moi. Donc pour ça, je voulais un dénouement, un début et une fin. Et surtout, je voulais laisser la voix à l’enfant. Ça je l’ai vraiment trouvé en écrivant.
Au départ, j’étais partie sur tout autre chose. Il y avait l’alternance d’une voix adulte et d’une voix enfant pour donner les clés, expliquer. Et puis, au fur et à mesure où l’écriture avançait, je me suis rendu compte que la voix de l’adulte était en retrait. Et j’ai fini par me dire que ce qui était intéressant, finalement, ce n’est pas ce que j’avais vécu enfant, sans vraiment comprendre la situation politique. Ce que je voulais, c’était essayer de retrouver l’intensité de l’expérience de l’enfant. J’ai donc supprimé la voix de l’adulte, à l’exception de trois moments, pour ne laisser que la voix de l’enfant.

C’est intéressant. L’idée était donc de retrouver les émotions, la manière dont vous aviez vécu les choses, avec une espèce d’instinct, une intuition plus qu’une compréhension de toutes les conséquences que pourrait avoir la moindre erreur, le mot de trop…  

Oui, mais c’est venu en cours d’écriture. C’était aussi une façon de mettre cette histoire à distance. En fait, ça parle d’une enfant dans un moment de violence politique, et le fait d’associer l’intensité de ce qui est vécu et l’incompréhension, ça peut rendre cette expérience plus universelle, la désancrer de l’Argentine.   
Et je crois que c’est ce qui a permis au livre de voyager. Il a été publié en France, puis traduit en espagnol, en anglais, en allemand, en serbe, en italien... C’est quelque chose qui m’a beaucoup touchée lorsque j’ai eu à le présenter dans d’autres pays : des gens qui ne s’intéressaient pas spécialement à l’Argentine percevaient quelque chose qui leur parlait. Je pense au moment où je l’ai présenté à Sarajevo, par exemple, où la guerre et la situation de violence étaient encore très présentes. Ça a parlé à beaucoup de gens et c’était très fort pour moi.

Après ce premier livre, il y en a eu deux autres, Jardin blanc et Les passagers de l’Anna C. Puis la voix de l’enfant, je l’ai reprise avec Le bleu des abeilles
Celui-ci est venu dans le sillage des nombreuses questions qu’on m’a posées en Argentine, quand j’ai présenté Manèges, où le fait que j’aie pu écrire en français à partir d’une expérience traumatique, un souvenir d’enfance gravé en moi en espagnol a beaucoup surpris. Même presque gêné. Un peu comme si je les avais trahis. Le livre a eu un très gros succès en Argentine. Encore aujourd’hui, il est très lu, mais le fait que ce soit une traduction du français est toujours reçu très bizarrement. Il y a beaucoup de journalistes qui m’ont posé des questions là-dessus. Comme si c’était presque un caprice de ma part d’avoir écrit en français.  

C’est-à-dire qu’on vous interrogeait sur quelque chose qui était pour vous naturel, que vous aviez fait spontanément ? Du coup ça vous a peut-être poussée vous aussi à réfléchir là-dessus ?

Oui, on me demandait pourquoi j’avais choisi cette langue. J’expliquais que j’habitais en France, que j’y étais arrivée à l’âge de 10 ans. Pour moi, c’était spontané d’écrire en français. C’est vrai que certains mots, certains dialogues, m’étaient revenus en mémoire en espagnol. Mais c’est grâce au français que je les ai écrits, que j’ai réussi à en faire quelque chose. Et, peu à peu, j’ai réalisé que ces souvenirs étaient marqués par la peur de parler, par une sorte de pacte de silence, presque, par la clandestinité...

A vous entendre, j’ai le sentiment que l’espagnol était la langue du silence, de la peur, de l’enfermement, tandis que le français était pour vous du côté de la liberté, d’une ouverture, d’une découverte ?

Absolument. J’ai peu à peu pris conscience de ça. Après la publication de Manèges, j’ai reçu énormément de courrier ; en Argentine, des gens me disaient: «Merci d’avoir écrit ce livre. J’ai vécu quelque chose de proche, je me reconnais mais je suis incapable d’en parler.» C’étaient des gens qui avaient vécu des situations comparables, de clandestinité dans l’enfance. Et j’ai fini par me dire que si je n’avais pas vécu en France, si je n’avais pas eu le français, peut-être que je serais dans le même état d’enfermement dans le silence. 

Toutes ces questions ont cheminé sur plusieurs années et à un moment j’ai eu envie reprendre cette voix pour dire comment on sort du silence grâce à une autre langue. Je voulais raconter l’entrée dans la langue française, qui est clairement associée à l’expression libre et au plaisir, je voulais la remercier. J’ai donc repris cette voix de l’enfant dans Le Bleu des abeilles


"J'ai réalisé que le livre n'était pas fini."

© Delphine-Olympe
J’ai ensuite engagé un autre roman, un livre complètement différent. Mais, alors que j’étais en train de l’écrire, je faisais beaucoup de rencontres avec des lecteurs autour du Bleu des abeilles, qui a été accueilli avec beaucoup de chaleur. Et à un moment j’ai réalisé que le livre n’était pas fini, en fait. Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’étrange à avoir arrêté ainsi Le bleu des abeilles. Certes, le livre finit sur la pleine entrée dans la langue française, lorsque celle-ci entre sans que l’enfant ne s’en rende plus compte dans ses «tuyaux» personnels, ses tuyaux intellectuels, mentaux. C’est le dénouement, en quelque sorte. Mais en même temps, il manquait quelque chose, car mon père était toujours en prison. Et c’est devenu une sorte d’obsession. Il fallait que je reprenne la voix de l’enfant, que je fasse sortir mon père. J’ai pensé que ce serait fini quand j’aurais écrit un troisième livre, qui marquerait pleinement la fin de l’exil. Parce que la fin de l’exil est forcément associée à la fin de l’emprisonnement du père de la narratrice. 
Donc ce sont trois livres qui vont ensemble, mais qui sont venus sans que je l’aie prémédité. A un moment, la nécessité des uns et des autres s’est imposée à moi.

Il y a une forte composante autobiographique. Sur vos livres est apposé le mot «roman», que pouvez-vous en dire ?

Pas sur le premier. Quand Manèges a été publié chez Gallimard, on m’a dit qu’il fallait mettre sur la couverture soit le mot «roman» soit le mot «récit» et on m’a demandé de choisir. Or je ne voulais ni l’un ni l’autre. Effectivement, j’avais utilisé des souvenirs, mais j’avais sélectionné, j’avais pensé une construction en dehors de moi. C’est comme si j’avais pioché des souvenirs dans une boîte pour créer quelque chose. C’était une manière de m’en détacher aussi. Je ne voulais pas trancher. J’ai donc demandé un sous-titre. «Petite histoire argentine» vient remplacer l’étiquetage de genre et permet de jouer sur l’ambiguïté : c’est une petite histoire, cela renvoie à l’univers de l’enfance, comme un conte, et donc à la fiction ; et en même temps c’est un morceau d’Histoire, et ça renvoie davantage au récit. 

Par la suite, en revanche, oui, il y a le terme «roman», parce qu’il y a le choix de faire des échos poétiques au sein du livre. Ce sont des choix qui sont littéraires et non liés à ma biographie. 
Et puis ce n’est pas moi qui raconte aujourd’hui. C’est une petite fille qui n’est plus moi,  puisque je n’ai plus 10 ou 12 ans. Plus encore que dans Manèges - où, au tout début et à la fin, il y avait une voix d’adulte qui assumait la parole -, il s’agit clairement d’un personnage. Dans Manèges, j’étais plus présente que dans Le Bleu des abeilles et La danse de l’araignée. J’ai pioché dans une matière mémorielle et personnelle pour forger quelque chose. Il y a de la sélection et de la construction.

C’est vrai que pour le lecteur, il y a une certaine confusion qui est introduite, parce qu’on sent que vous puisez dans votre expérience personnelle. Et l’héroïne porte votre prénom. Dans Les passagers de l’Anna C, qui est un peu l’archéologie de votre histoire, on sait que tous les personnages dont vous parlez ont une existence réelle, donc c’est vrai qu’on sent qu’il y a beaucoup de l’écrivain derrière, et du coup cette notion de roman fait un peu question.

C’est vrai, mais en même temps j’aimerais ne pas choisir. Je trouve qu’il y a une obsession très forte en France. Est-ce que c’est un récit, est-ce que c’est un roman ? Pour moi un récit c’est quelqu’un qui raconterait dans la plus grande fidélité depuis son présent. Alors que, clairement, ce que j’essaie de faire, c’est d’utiliser une matière personnelle et vécue en essayant de trouver des échos poétiques qui signifient au-delà de moi. Par exemple, dans La danse de l’araignée, il est question de l’adolescence, du corps et du changement du corps. J’étais beaucoup dans l’observation de jeunes filles de cet âge-là. Il se trouve que ma fille a l’âge de la narratrice... c’est comme un jeu de ping-pong de la mémoire, j’essayais d’extraire des choses qui pourraient être signifiantes, qui parlent à chacun.


"Je voudrais dire que ce que je fais
est un réman imagivrai !" 

Mon travail pourrait être comparé à celui d’un plasticien qui, à partir de photos de famille, ferait un découpage et un collage. Il est préoccupé par la cohérence et ce qu’il veut exprimer dans son collage. Mais on ne dira pas que c’est un album de famille. Je travaille de la même manière à partir de ma mémoire. Je coupe, je dispose. Si on dit que le roman est imaginaire et le récit, vrai, alors je voudrais dire que ce que je fais c’est un réman imagivrai

Après Manèges, j’avais davantage conscience d’être dans une sorte de bricolage, de laboratoire littéraire à partir d’une matière réelle, mais qui était travaillée dans sa cohérence propre, dans une cohérence romanesque.  
Pour moi, le récit c’est vraiment raconter depuis aujourd’hui, essayer de reproduire le passé de la manière la plus exhaustive possible. Or il y a tellement de choses que je mets de côté... Et puis j’essaye de trouver des échos poétiques dans le livre, des petits éléments qui se répondent. Par exemple la manière dont j’intègre dans La danse de l’araignée la mort de Mariana, défenestrée, autour des chutes répétées du personnage d’Amalia. Ce sont des questions de cohérence du texte, qui sont déconnectées de la chronologie des événements. Et d’ailleurs, pour la mort de Mariana, j’ai pioché dans différentes histoires, pour en faire une sorte de précipité d’une histoire qui vient raconter la violence de ce qui est en train de se passer en Argentine, mais qui a aussi des échos avec l’histoire de La danse de l’araignée par ailleurs. 

Dans votre troisième livre, Les passagers de l’Anna C. Votre travail prend une forme différente. Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai travaillé sur différentes mémoires. Je me suis heurtée au problème des contradictions. J’ai interrogé quatre personnes : mes parents, celui que j’appelle Antonio dans le livre - je change souvent les prénoms - et El Loco. Ils me disaient «je me souviens d’untel, il s’est passé telle chose»... Et toutes les personnes qu’ils évoquaient étaient mortes. Eux-mêmes ont éprouvé le besoin de raconter. Pour ma mère, ça a été difficile. Mais ceux qui correspondent aux personnages d’El Loco et d’Antonio avaient vraiment besoin de parler, parce qu’ils étaient aussi dans cette prise de conscience qu’ils étaient encore là, eux, mais que tous les autres avaient trouvé la mort, et de manière violente.



© d.r.


Peut-être que dans Les passagers de l’Anna C. on peut se poser la question de la dimension politique. J’ai été en contact, de fait, puisque je suis née dedans, avec des gens embarqués dans la violence collective de l’Histoire, mais j’ai essayé de dire les espoirs, les rêves, les contradictions aussi, de ce moment, sans porter de jugement, sans faire mien un engagement qui ne l’était pas, sans condamner non plus. 
J’avais le sentiment d’un pan de l’Histoire qui disparaissait, puisqu’il n’y pas de récit de cette période, sur tous ces jeunes qui sont partis dans l’espoir de faire la révolution et de l’exporter en Amérique latine et dans le monde. 
Tout ce mouvement a été très fort dans les années 60, et très peu de gens en ont parlé. Sans doute parce qu’il y a eu beaucoup d’espoir, puis beaucoup de déception. Et aussi parce que c’était une époque où pour prendre part à l’aventure révolutionnaire, il fallait s’effacer, disparaître, faire disparaître son identité dans une sorte de grand mouvement. En tout cas, j’étais surprise par le fait qu’il y ait si peu de choses.

Il y a une autre personne que j’ai rencontrée pour ce livre, c’est Régis Debray. Lui, j’ai mis son vrai nom, parce que je l’ai traité comme un personnage historique. 

Et au moment de la parution du livre, il m’a envoyé un petit mot qui est resté gravé en moi. Il m’a dit «Je vous suis reconnaissant d’avoir levé le voile sur cette histoire silencieuse». C’était une autre histoire silencieuse, celle de la génération de mes parents qui est aussi la sienne. Mais c’est un peu ce qui a été à l’origine du désir d’écrire ce livre. Je me suis dit que tout cela allait disparaître, parce que ces histoires ne sont plus présentes que dans leur mémoire, parce que ce sont des histoires qui ont été vécues clandestinement et donc, forcément, qui n’ont pas laissé de traces. Sans doute aussi en raison de la violence de ce qui a suivi, de la déception et des désillusions énormes qui on été les leurs, cette espèce de rêve révolutionnaire, guevariste, qui a fini en désastre. 
J’ai trouvé très peu de choses sur le sujet, à part le livre de Régis Debray Loués soient nos seigneurs, qui sont ses mémoires. Une partie importante y est consacrée à son expérience cubaine. 

Pour finir, pouvez-vous nous dire quelques mots du livre sur lequel vous travaillez actuellement ?

C’est quelque chose de très différent. En même temps, il est question aussi de l’Argentine et de la France. Je travaille sur l’itinéraire d’un poète qui a vécu dans les années 30, qui est mort en camp de concentration sous la Seconde Guerre mondiale et qui, alors qu’il venait d’un autre pays, avait choisi le français comme langue d’écriture. C’est très différent mais disons qu’il y a certaines obsessions qui se retrouvent... 
C’est en tout cas une histoire qui me fascine et que je trouve très belle. Après l’avoir interrompue pour écrire La danse de l’araignée, je suis très heureuse de la retrouver...




Merci, du fond du coeur, à Laura pour la très grande attention qu'elle porte à ses lecteurs, sa chaleur et sa disponibilité.
Merci aussi à Pascal Hée pour l'autorisation gracieuse d'utiliser la photo qu'il a faite de l'auteure.







samedi 18 mars 2017

Au jour le jour

Paul Vacca

Belfond, 2017


Offrez-vous une immersion dans le Paris du XIXe siècle : un pur moment de bonheur !

Ce roman-là, je ne pouvais pas passer à côté ! L’idée de me replonger dans l’univers et la littérature du XIXe siècle m’était si plaisante ! Il faut dire que j’ai vécu, pensé, rêvé XIXe de mes treize ans, où j’ai découvert avec ravissement Les trois mousquetaires, à mes vingt-six ans environ, âge auquel j’ai bouclé ma thèse sur Jules Vallès. Au cours de cette période, j’ai dévoré Zola, Balzac, Flaubert, Maupassant, Musset, Murger et j’en passe. C’était même un peu monomaniaque, à vrai dire... C’est sans doute pourquoi après ça je suis passée à la littérature contemporaine et, à de rares exceptions près, je n’ai plus lu d’œuvres de cette époque. Je n’en ai plus envie. 
Mais lorsqu’un auteur contemporain m’offre la possibilité d’y revenir, je lui emboîte le pas avec la plus grande joie ! Et là, le voyage a été des plus délicieux ! J’ai retrouvé le plaisir et l’ambiance de mes lectures adolescentes, un petit quelque chose en plus...

Curieusement, je n’ai jamais lu Eugène Sue et, je l’avoue, je connaissais assez mal le personnage. J’ai donc découvert avec Paul Vacca ce dandy charmeur, aussi exaspérant que séduisant. Vacca nous replonge d’emblée dans le Paris pré-haussmannien, plus précisément dans celui des salons et des fêtes, puisque Sue était un fils de bonne famille qui, bien que rétif à se conformer aux modèles familiaux, jouissait néanmoins de la fortune paternelle, ce qui lui permettait de mener une vie légère entièrement dévolue au plaisir. On fréquente ainsi le beau monde, qui se presse dans les théâtres et les cafés à la mode, cette bourgeoisie aisée et sûre d’elle qui triomphait alors. Eugène y découvre le petit cercle des feuilletonistes. Un peu par jeu, un peu par nécessité, lorsque son père menace de lui couper les vivres, Eugène se met à écrire. Le succès vient vite, et il est bien sûr enivrant.

On l’imagine difficilement aujourd’hui, mais les stars, à l’époque, c’étaient les écrivains ! A eux la gloire, à eux les lettres enflammées des lectrices, à eux les honneurs. La vie d’Eugène est une fête. Il n’a aucune conscience de l’envers du décor. Les taudis, la misère, cela n’existe pas ! Il écrit des histoires exotiques de corsaires et de pirates qui plaisent au public. 
Mais ce dernier est fantasque, il se lasse. Il veut du neuf, de nouvelles histoires et de nouvelles idoles. Sue tombe quelque peu en disgrâce... Les directeurs de journaux ne font plus appel à lui. Que faire pour retrouver les faveurs du public ? Que pourrait-il y avoir de vraiment nouveau dans la littérature ? De saisissant pour ces lecteurs privilégiés ? 
Un ami lui souffle une idée : le peuple. Pourquoi pas ? Lui qui n’aime pas ce qui est sale et sent mauvais troque ses vêtements à la dernière mode contre une blouse et des sabots pour pénétrer dans les rues sombres et crasseuses d’un autre Paris, celui des ouvriers et des crève-la-faim qui deviendront les héros de son roman.
Sue est rejeté de toute part, avec son idée saugrenue - n’oublions pas que Les Misérables ne paraîtront que vingt ans plus tard. Le journal des débats accepte à des conditions financières modestes de publier le feuilleton. Le succès est immédiat et retentissant. Les bourgeois se payent ainsi d’émotions fortes dans le confort de leurs appartements, tandis que les pauvres sont reconnaissants à Sue de parler d’eux et de montrer leurs vraies conditions d’existence. Les courriers affluent de plus en plus, mêlant remerciements et insultes. Car, pour certains, Sue se complait dans la fange, il est immoral. D’autant que plus il écrit, plus il prend conscience de la scission qui existe au sein de la société. Il ne se contente plus de décrire les pauvres, il prend leur défense, voudrait changer les choses. Et ça, ça n’amuse plus du tout le bourgeois.
Eugène Sue finira par être élu député républicain au lendemain de la Révolution de 1848 et connaîtra l’exil après le coup d’Etat de Louis-Napoleon Bonaparte, en 1851. Quel chemin parcouru !

Ce chemin c’est celui que peut offrir la littérature lorsqu’elle permet de poser sur le monde un regard différent, de comprendre ce qui nous est étranger. Sue en est une magnifique illustration, et Vacca lui rend le plus bel hommage qui soit. En mêlant intimement la vie de l’écrivain à celle de ses personnages, il met admirablement en scène ce qui fait pour moi toute la valeur de la littérature du XIXe siècle et tout ce qui m’a si longtemps fait vibrer : une littérature qui fait entrer le réel dans la fiction pour en montrer tous les aspects, une littérature parfois - pas toujours - engagée (je n’ai pas choisi Vallès par hasard !), une littérature qui se frotte à la société, une littérature écrite par des auteurs qui ne craignaient pas de prendre parti, parfois au péril de leur liberté, voire de leur vie. Mais une littérature romanesque aussi, avec des héros qui nous font trembler, rire, qui nous émeuvent, nous touchent et que l’on quitte à regret lorsque la dernière page est tournée. Bref, des romans comme celui de Paul Vacca, pleins de vie, de plaisir et de virtuosité. 
Merci, cher Paul. Vous m’avez donné envie de revenir à mes premières amours pour partir à la rencontre du Chourineur et de Fleur-de-Marie, et me laisser ainsi envoûter par ces  extraordinaires Mystères de Paris !


Merci Nicole d'avoir parlé de ce livre dont la sortie m'avait fort mystérieusement échappé...