samedi 25 février 2017

Ne parle pas aux inconnus

Sandra Reinflet

Jean-Claude Lattès, 2017



Voilà un livre vers lequel je ne serais sans doute jamais allée sans cette formidable association initiée par l’Insatiable Charlotte : les 68 Premières fois. Destinée, lors de chacune des deux rentrées littéraires annuelles, à aider les primo-romanciers à émerger de la marée de publications en faisant circuler leurs romans parmi des lecteurs avides de s’écarter des chemins balisés par les médias et les prix littéraires, elle permet de sortir de ses petites habitudes. Guetter sa boîte aux lettres, y trouver enfin un soir l’enveloppe tant attendue, l’ouvrir pour découvrir le titre qu’elle contient, tout cela est très excitant. Echanger ensuite son point de vue avec d’autres lecteurs est totalement réjouissant.

Evidemment, les rencontres sont aléatoires. Dans la sélection de cet hiver 2017 se trouve le merveilleux récit de Maryam Madjidi, Marx et la poupée, que j’avais lu avant même d’avoir adhéré à l’association. La barre était donc placée très haut, tant ce texte m’était apparu incroyablement maîtrisé. 
Il est bien plus joyeux de chanter les louanges d’un livre que de révéler une déception, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier roman. On imagine en effet à quel point sa réception par le public peut être importante pour l’auteur. Mais c’est le jeu, et je vais donc tâcher d’expliquer en quoi le livre de Sandra Reinflet ne m’a pas convaincue. 

Disons-le d’abord, tout de même, il se lit très facilement. A aucun moment je n’ai pensé que je n’en verrais pas le bout. Sa lecture a au contraire été très rapide. Mais dès le départ, j’avoue avoir été irritée par l’écriture : des phrases brèves, parfois nominales, qui se succèdent à un rythme effréné pour suggérer une urgence, une inscription dans un présent supposément intense, des mots censés exprimer la révolte de l’adolescente. Mais cela m’a paru assez convenu, artificiel, et ne parvenait pas pour moi à masquer une absence de chair, de profondeur du propos. On ne sait rien de ce qui justifie cette rage. Et pour cause, sans doute, au vu de la suite...

On a affaire à une toute jeune lycéenne qui vient d’obtenir son bac. Comme il est assez courant à son âge, Camille rejette le mode de vie de ses parents, et attend de la vie qu’elle comble ses rêves d’artiste en devenir. A la suite d’une déception amoureuse, Camille fugue et traverse l’Europe en stop pour retrouver celle qui a disparu du jour au lendemain et qui ne répond plus à ses appels, pas plus qu’à ses mails ni à ses sms. 
Mais que cette Camille a de la chance ! De Paris à Cracovie, elle ne tombe que sur de bons samaritains qui lui offrent gîte et repas, vêtements neufs, et même à l’occasion un billet d’avion !  Elle voyage avec des camionneurs qui la traitent comme leur petite sœur ! Aussi atteint-elle sa destination sans encombre. Bref, côté crédibilité - et même côté romanesque, à vrai dire - on reste un peu sur sa faim.

Mais ce n’est encore rien à côté de la fin du récit. Sans trop vouloir le déflorer, Camille va, à l’occasion de la survenue d’un événement aussi dramatique qu’inopiné, se rapprocher de sa mère, découvrir son histoire et s’apercevoir qu’elle fut comme elle une adolescente en rupture avec ses parents qui, une fois devenue mère à son tour, tenta - maladroitement - de protéger sa fille des déconvenues qu’elle connut elle-même et qu’offre trop souvent l’existence. Rien que d’assez ordinaire, en somme.
Voilà, Camille a donc fait son apprentissage et peut désormais reprendre ses études et le cours de sa vie, pour devenir à son tour adulte, en essayant toutefois de ne pas perdre entièrement sa fraîcheur et ses rêves d’enfant... (Et comme l’une des rencontres qu’elle a faites au cours de ses pérégrinations lui a permis de commencer à publier ses dessins, tout devrait se passer pour le mieux.) Rien de plus, rien de moins. Finalement, la vie, ce n’est pas si compliqué.

Vous me trouverez sans doute sévère. Mais ceux qui me connaissent savent que je suis assez entière. Mes coups de gueule n’ont d’égal que mes enthousiasmes. Je ne conçois la littérature qu’ainsi, jamais dans la tiédeur. Et je ne doute pas, au vu des premiers commentaires que j'ai pu apercevoir sur le site dédié aux membres des 68 Premières fois, que d'autres lecteurs viendront m'apporter la contradiction !
Il ne me reste qu’à attendre un prochain envoi, avec toujours la même curiosité.


Ceci est ma propre perception du roman, voici les commentaires d'autres lectrices : Joëlle et Sabine



Les 68 Premières fois, sélection de janvier 2017


Elle voulait juste marcher tout droit de Sarah Baruck, Albin Michel 
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle par aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi




mardi 21 février 2017

Baïkal-Amour



Olivier Rolin

 Paulsen, 2017


Voyagez en train à travers la Russie avec Olivier Rolin pour guide. Une expérience unique ! 

Si vous passez régulièrement par ici, vous savez sans doute qu’il existe un écrivain dont je ne raterais pour rien au monde les nouvelles publications. Cet écrivain est doué d’une plume si exceptionnelle qu’il pourrait écrire sur n’importe quel sujet, je me jetterais à corps perdu dans ses textes. Qu’il ait le projet démesuré de donner à voir le monde entier ou celui, au contraire, de décrire de simples objets du quotidien, qu’il imagine une troublante figure féminine au charme incandescent ou qu’il évoque l’un des pans les plus noirs de l’histoire contemporaine à travers le destin d’un homme qui crut servir l’idéal socialiste, Rolin passe d’un registre à l’autre avec un égal bonheur.

Il nous revient cette fois avec un genre qui lui est familier, celui du récit de voyage. A nouveau, il retourne sur ces terres inhospitalières que sont les confins de la Russie, un espace dénué de limites qu’il explore sans relâche depuis de nombreuses années. Pourquoi ? Sans doute parce que la Sibérie reste un mystère, que l’écrivain ne cesse d’essayer d’approcher. Faire l’expérience de l’immensité, cette dimension presque inconcevable pour l’esprit humain. Percevoir ce moment où l’Europe et l’Asie se rencontrent et se confondent. Et surtout, retrouver les traces, tangibles ou plus impalpables, des atrocités qui y furent commises pour se convaincre que le pire, auquel l’esprit se refuserait sans cela à croire, est en effet advenu. 

Rolin est un passeur. Jamais il ne décrit platement ce qu’il voit. Tout au long des cinq mille kilomètres en train qui le mènent de Krasnoïarsk à Vanino, où il embarque pour l’île de Sakhaline, ce qu’il observe se mêle à la connaissance qu’il en a déjà par les récits  d’auteurs qui l’ont précédé. Avant même de marcher en ces lieux, il les avait en effet découverts et imaginés, à l’égal de tout autre lecteur, à travers les œuvres de Tchékhov, Grossman, Borges ou encore Hugo Pratt. Ce qu’il offre à notre regard acquiert ainsi une fascinante profondeur et nous invite à une forme de complicité, pour peu que l’on partage certaines de ses références.
Rolin convoque également l’Histoire, dont il décèle partout les empreintes. Un motif architectural, la déréliction d’un bâtiment, la persistance d’une langue ou la surprenante présence d’un commerce sont autant d’indices permettant de comprendre les lieux qui l’entourent.
Pour autant, ses récits ne manquent pas de vie. Rolin évoque également ses rencontres avec des personnages souvent ordinaires, mais qui portent en eux une part des régions qu’ils habitent et dont ils contribuent en retour à forger la singularité, et parfois le charme.
Individus, paysages, réalisations et activités humaines, tout participe à la découverte de chaque endroit traversé.

Avec Rolin, le monde est un ensemble de signes que chacun déchiffre à l’aide de ses propres connaissances, souvenirs, expériences et surtout de ses réminiscences littéraires. Le monde est un grand livre que chacun peut lire à sa guise et, à l’occasion, lorsqu’on a le talent de cet écrivain, continuer à façonner de ses propres mots pour l’offrir à ses congénères. Le monde et la littérature se mêlent ainsi intimement. Voilà pourquoi ces textes me touchent tant et me sont si chers. 



samedi 18 février 2017

Une bouffée d’air pur

Amulya Malladi

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais (Inde) par Geneviève Leibrich


Un très beau portrait de femme

Un titre simple, un bandeau aux couleurs chatoyantes évoquant un pays dont j’apprécie particulièrement la littérature : il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention sur ce premier roman d’une auteure indienne totalement inconnue en France. La quatrième de couverture m’apprenait rapidement qu’il y était question de la tragédie de Bhopal. Sont alors remontés des souvenirs profondément enfouis dans ma mémoire. J’étais très jeune alors, en ce 3 décembre 1984, mais je me souviens confusément du sentiment d’effroi et du scandale qu’avait provoqués cette terrible catastrophe que constituait l’explosion d’une usine de pesticides appartenant à une firme américaine.

Le roman s’ouvre sur cette funeste nuit. Il est tard, et la jeune Anjali attend son mari à la gare, où il est censé venir la chercher. Mais il se fait attendre. Lorsqu’une impression horrible l’assaille, comme si de la poudre de chili rouge s’était introduite dans ses narines, et qu’un mouvement de panique s’empare de la foule, elle ne cherche plus qu’une chose, se sauver de cet endroit devenu irrespirable. Avant de perdre connaissance, elle a le temps de voir des dizaines de personnes s’effondrer autour d’elles et de penser qu’elle va périr à son tour... 

Lorsqu’on retrouve Anjali, quelque seize années se sont écoulées. Elle a quitté Bhopal pour Ooty, dans le sud du pays, et mène une vie simple avec son nouvel époux et son fils Amar, âgé de douze ans, qui souffre de graves troubles respiratoires, conséquences des gaz extrêmement toxiques qu’a inhalés sa mère. La rencontre inattendue avec son ex-mari Prakash, alors qu’elle est en train de faire son marché, va ramener Anjali vers son passé et l’on va  peu à peu découvrir toute la vie de cette femme.

Une vie peu ordinaire pour une Indienne. Anjali a en effet demandé et obtenu le divorce avant de se remarier. Indépendante, Anjali travaille comme institutrice. Son salaire et celui de son mari professeur suffisent tout juste à payer les soins très lourds que nécessite la maladie d’Amar, dont les poumons et le cœur sont sévèrement atteints. 
J’avoue avoir été tout d’abord surprise par ce personnage dont la liberté de pensée, et surtout le mode de vie, me paraissaient bien mal correspondre à ce que je connais de la société indienne. Mais on découvre qu'Anjali a d’abord été cette jeune fille façonnée par les schémas ancestraux transmis de génération en génération et véhiculés par le cinéma bollywoodien : une jeune fille qui ne songeait qu’à se marier avec un bel homme dont elle élèverait les enfants et qu’elle accompagnerait jour après jour en épouse accomplie. Un rêve qu’elle croit réaliser en se mariant fastueusement avec le bel officier Prakash. La terrible nuit de noces annoncera pourtant les déconvenues qui s’ensuivront...

Amulya Malladi délivre progressivement les éléments qui permettent de comprendre comment son personnage a pu connaître une telle évolution. Et cette femme hors du commun finit par apparaître extrêmement crédible. Elle connaît des sentiments qui nous semblent très naturels compte tenu de tous les événements qu’elle a traversés, tant dans sa vie intime qu’en raison des séquelles que lui ont laissées le drame de Bhopal. Et si elle fait des choix de vie qui vont à l’encontre de sa culture, elle se heurte sans cesse aux préjugés, dont l’auteure parvient à nous montrer à quel point ils prennent le dessus dans les relations qui régissent les individus, jusque dans les aspects les plus privés de leur vie.
Amulya Malladi signe un très beau roman, dans lequel la sphère intime et la catastrophe de Bhopal, qui a été un véritable traumatisme pour la société indienne, se mêlent habilement pour proposer un superbe portrait de femme, mais aussi un tableau très convaincant de son pays.

La version en langue anglaise de Wikipedia m’apprend que Malladi a écrit six autres livres après celui-ci, paru en 2002 aux Etats-Unis où elle vivait alors. Je m’adresse donc à l’éditeur : à quand la traduction en français de tous ces romans ?




mardi 14 février 2017

Les Premiers - Une histoire des super-héros français

Xabi Molia

Le Seuil, Fiction & Cie, 2017



Superman chez les Gaulois !

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu de livre publié dans cette excellente collection du Seuil, Fiction & Cie, qui fait la part belle aux auteurs inventifs et audacieux, aux textes parfois exigeants mais toujours d’une excellente tenue littéraire. Ce roman au titre plus qu’intrigant que l’un de mes libraires fétiches avait mis en avant a aussitôt attiré mon attention. 
Et on peut dire que le sujet n’est pas banal : un jour de janvier, sept personnes, hommes et femmes, se découvrent soudain le pouvoir de voler. D’autres capacités leur apparaissent aussitôt, chacun ayant sa spécificité : prédire l’avenir, accomplir des gestes à toute vitesse, devenir invisible, entendre le moindre bruit à des kilomètres à la ronde... Bref, à eux sept, ils capitalisent tous les super-pouvoirs dont sont dotés les super-héros des comics et autres séries américaines qui peuplent immanquablement notre imaginaire. Le point de départ était donc tout à fait singulier. Restait à savoir ce que l’auteur, dont je n’avais jamais entendu parler, allait en faire. 

J’ai d’abord cru entrer dans une sorte de variation sur l’homme providentiel - sujet d’actualité s’il en est. En effet, en dehors de cette situation hautement rocambolesque, l’histoire est ancrée en France, dans un contexte on ne peut plus réaliste. Or, ces super-héros sont embauchés et entraînés par l’Etat français pour accomplir des missions sensibles - gestion de prises d’otage, arrestation de malfrats, anti-terrorisme, etc. Bien sûr, nos sept personnages gagnent très vite les faveurs de la population et soulèvent une ferveur hors du commun. Certains sont adulés à l’égal des  plus grandes popstars. Il n’en faut pas davantage à Grégory, dit le Capitaine, pour entrer en politique et se présenter aux élections municipales. Ses discours, «cet assemblage si particulier (...) de grands mots désuets, d’élan patriotique et, il faut bien l’admettre, de naïvetés ou d’imprécisions, [qui] ne furent jamais que des simulacres destinés à le positionner sur le créneau porteur de la vertu révoltée», s’accompagnent de manifestations magiques, telles que séances de lévitation, qui emportent l'adhésion du public. Mais les critiques de ses adversaires, personnel politique qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de ce trublion, autant que les dissensions se faisant jour au sein des Sept, auront raison de son absence de programme. Grégory ne sera pas élu. 

Toute cette première partie m’a véritablement happée, tant l’approche ludique d’un tel sujet me paraissait originale et intéressante. Mais j’avoue avoir ensuite eu le sentiment de m’égarer. Les affres dans lesquels finissent par s’abîmer les personnages m’ont modérément convaincue. Mais surtout, j’ai eu un peu de mal à me repérer dans les voies qu’empruntait le récit. Un autre super-héros s'empare du pouvoir, sans qu’on sache comment, et s’érige en autocrate. Une autre se retrouve en hôpital psychiatrique, tandis qu’un troisième tente de disparaître aux yeux du monde, le tout donnant lieu à diverses digressions plus ou moins passionnantes... Au final, l’auteur semblait davantage s’intéresser aux atermoiements de ses étranges héros qu’à l’impact que de tels individus pouvaient avoir sur leurs congénères et sur la société.

Peut-être suis-je passée à côté du livre ? Peut-être me suis-je trompée sur le projet de l’auteur ? J’avoue que je m’interroge. Si quelqu’un parmi vous a la curiosité de découvrir ce roman, je serais ravie que nous puissions confronter nos impressions !




vendredi 10 février 2017

Un fils parfait

Mathieu Menegaux

Grasset, 2017



Dans la lignée de son précédent roman, Menegaux signe un récit d'une incroyable efficacité

Décidément, Mathieu Menegaux s'y entend pour capturer son lecteur dans les méandres d'un récit aussi efficace que terrifiant ! Et je ne choisis pas ce terme au hasard. Car ici, comme dans Je me suis tue, on accompagne l’héroïne - l’auteur aime endosser des rôles féminins - dans un piège dont elle pose elle-même chacune des pièces.

Une femme livre son témoignage pour donner sa propre version des faits. Pour quelle raison, quel événement vient motiver cette démarche, le lecteur l’apprendra bientôt. Elle part de son mariage et évoque la vie heureuse qui a été la sienne depuis ce moment qui concrétisait le rêve de sa jeune existence. Un mari brillant, une carrière fulgurante, deux adorables petites filles, Daphné a tout pour être heureuse, n’était ce petit sentiment de culpabilité d’être trop souvent loin de son foyer, en raison de ses nombreux déplacements à l’étranger. Tout va pour le mieux, donc, jusqu’à ce moment où l’effroi la saisit, lorsque sa fille aînée lui fait une terrible révélation.
Daphné panique. Elle doit réagir, et vite. Dans sa précipitation, elle commet de nombreuses erreurs qui se retourneront contre elle. Et la voici prise dans un véritable étau judiciaire, qui se révèle pour le lecteur aussi révoltant qu’angoissant.

Vous en dire plus risquerait de gâcher le plaisir de la lecture : je m’en voudrais de  divulguer ce que l’éditeur a pris soin de ne pas révéler dans son texte de quatrième (ce dont je lui suis reconnaissante, même si ajouté au dispositif du titre associé au bandeau, il met très vite la puce à l’oreille). Mais plus que la révélation elle-même, c’est l’engrenage judiciaire qui nous est montré qui fait tout l’intérêt de ce roman. 

Menegaux, nous dit-on, s’est inspiré d’une histoire vraie, dont il a voulu toutefois s’éloigner, l’affaire étant toujours en jugement. 
Il s’est emparé du sujet avec un réel talent, la confession de cette femme étant saisissante. Je regrette toutefois qu’il n’ait pas su trouver une issue vraiment convaincante. Celle qu’il propose me paraît manquer de crédibilité, alors que tout ce qui précède paraît au contraire d'un redoutable réalisme... 

Il n'en reste pas moins que ce récit glaçant se lit d’une traite et qu’il nous apprend au passage des choses très inattendues sur notre code pénal. Si vous croyez à l’indépendance et à la clairvoyance de la justice, si vous pensez qu'elle s'attache à protéger les plus vulnérables, vous risquez bien d’être épouvanté ! 


Joëlle est du même avis que moi 



lundi 6 février 2017

La chair

Rosa Montero

Métailié 2017


Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse


La chair est triste, a dit le poète...

De Rosa Montero, je n’avais lu que Le territoire des barbares, son tout premier roman traduit en français en 2002. L’enthousiasme plus récemment soulevé par L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir m’avait donné envie de redécouvrir cette auteure, et voilà que La chair m’a été offert.
D’abord, une très belle couverture, comme elles le sont souvent chez cet éditeur, sobre et percutante avec sa photo en noir et blanc sur laquelle se détachent les lettres rouge flamboyant de son titre. Un visuel qui met immédiatement le lecteur dans l’ambiance...

Soledad a soixante ans. Un cap très difficile à passer pour cette femme indépendante qui a toujours préféré l’embrasement de son corps au contact de celui de ses amants successifs à l’idée de s’installer dans une relation qui lui semblerait trop fade. Mais elle sent que l’attraction qu’elle exerce sur les hommes devient désormais moins forte, et le fait que sa dernière conquête la quitte pour se consacrer entièrement à son épouse enceinte ne fait qu’exacerber ses angoisses. Assaillie par la colère, elle décide de faire appel à un escort boy pour rendre Mario jaloux, mais peut-être surtout pour lui démontrer qu’elle l’a bien vite remplacé par plus jeune et plus beau.
Mais un événement fortuit va modifier la donne, et ce qui devait n’être qu’une rencontre d’un soir va se transformer en une relation trouble, mettant Soledad au devant de ses doutes et l’amenant à réfléchir sur ses choix.

J’ai lu d’une traite ce roman vers lequel le sujet ne m’aurait peut-être pas naturellement conduite. Au-delà des interrogations intimes de l’héroïne, c’est ce qui est dit de la perception des femmes par la société qui m’a intéressée. Une femme célibataire, qui n’est pas femme de, dérange. Une femme qui assume le choix de n’avoir pas d’enfant inquiète. Une femme qui s’affiche avec des hommes plus jeunes suscite critiques et commérages. Evidemment, si l’on inverse les choses, le regard n’a plus rien à voir et devient beaucoup plus flatteur, l’homme étant assimilé à un éternel don juan qui a su ne jamais s’embarrasser de la moindre entrave...
Si le sujet n’est pas nouveau, Rosa Montero lui confère une dimension très charnelle et porte sur son personnage un regard à la fois lucide et tendre, non dénué d’un certain humour, qui a touché la lectrice que je suis. 

Non, décidément, la chair n'est pas triste !


En véritablee inconditionnelle de Montero, Keisha l'a déjà lu


lundi 30 janvier 2017

Ce que tient ta main droite t’appartient


Pascal Manoukian

Don Quichotte, 2017



Terrorisme et djihadisme au cœur d'un roman sans concession.

Si vous avez lu Les échoués, son poignant premier roman, vous savez que Pascal Manoukian, ancien reporter de guerre, ne cherche pas à travers la fiction à proposer une vision édulcorée du sujet dont il s’empare. Il ne considère pas le roman comme un terrain de divertissement, mais peut-être plutôt comme une forme lui permettant de porter un regard différent sur ce dont il a pu être témoin, notamment dans son activité professionnelle, et je lui en sais gré. Après avoir dépeint la condition des migrants, il s’intéresse cette fois au terrorisme islamique. Autant vous dire qu’on n’aborde pas cette lecture avec légèreté...

Manoukian utilise comme point de départ un attentat perpétré à Paris, à la terrasse du Zébu blanc, un café du Xe arrondissement, qui n’est évidemment pas sans rappeler les terribles événements que nous avons connus en novembre 2015. Son héros, Karim, d’origine algérienne, musulman non pratiquant, est sur le point d’avoir un enfant avec la jolie Charlotte. A eux deux, ils forment un couple heureux et confiant en l’avenir. Mais Charlotte est l’une des victimes du Zébu blanc, et Karim doit faire face à l’insondable douleur. Pour rester debout, il éprouve le besoin de comprendre et de remonter à la source de ce carnage.
Par le biais d’Internet et des réseaux sociaux, il entre alors en contact avec des responsables de Daech afin de partir pour la Syrie, avec le projet un peu flou, et surtout un peu fou, d’approcher l’un des chefs de cette organisation. A la nécessité de comprendre et de toucher du doigt l’origine de ce qui a détruit sa vie se mêle un irrépressible besoin de rendre la douleur. 

Je ne vous dirai rien de plus de l’intrigue magistralement menée par l’auteur. Car tout son talent est là, dans son habileté à construire une fiction qu’on ne lâche pas, en compagnie de personnages auxquels on s’attache très vite, mais qui évoluent dans un paysage que l’on sait scrupuleusement documenté et malheureusement très réaliste. Evidemment, certaines scènes sont insoutenables, précisément parce qu’on a pu voir relater des faits similaires dans la presse. Mais par le regard de son héros, Manoukian réussit toutefois à ramener une étincelle d’humanité là où tout n’est que barbarie, et l’on parvient dès lors à aller au bout de ces terribles moments. 
Mais surtout, et il le doit sans aucun doute à la connaissance qu’il a acquise sur le terrain, il ne se contente pas de décrire les événements. Il explique, par un contexte économique, par un contexte géopolitique, par le constat d’un mouvement progressif mais généralisé vers une forme d’aculturation, la manière dont on en arrive à voir l’impensable exister. Il démonte avec précision les mécanismes de recrutement des terroristes. Il donne à voir l’escalade, il montre sur quels terreaux naissent la haine et la violence. Il porte un regard sans concession, mais jamais dénué d'humanité.
Il en ressort un roman d’une grande force, d’une belle intelligence, servi par une écriture  fluide et efficace, élégante et juste.

Une fois de plus, Nicole et moi sommes sur la même longueur d'ondes ! De même que Joëlle.