dimanche 18 février 2018

1144 livres

Jean Berthier
Robert Laffont, 2018


Comme me le disait une blogueuse amie, ce livre est de ceux qu’on a envie d’aimer. Entendez par là qu’il s’agit d’un livre sur l’amour de la lecture, ce qui ne devrait pas me laisser insensible. C’est pourtant le type de livre qui a tendance à me faire fuir et qui, de fait, me séduit rarement. Je sais en gros pourquoi j’aime lire et la déclaration d’amour du voisin à l’objet de notre flamme commune ne m’intéresse guère.
L’occasion m’en étant offerte, je me suis cependant risquée à jeter un œil sur celui-ci. Grand bien m’en a pris : Jean Berthier est parvenu à trouver une forme originale et astucieuse pour évoquer sa passion sans s’enfermer dans un discours convenu et complaisant.
En partant d’une situation tout à fait improbable, il place son texte sur le terrain de la fable davantage que sur celui du témoignage et écarte ainsi toute velléité d’identification.

Lorsque le narrateur, qui a embrassé le métier de bibliothécaire, reçoit une lettre d’un notaire lui apprenant que sa mère biologique, qui l’avait abandonné à la naissance, lui lègue les quelque 1144 livres qu’elle a amassés tout au long de sa vie, il ne sait comment réagir. Alors qu’il n’avait jamais cherché à connaître l’identité de sa génitrice, voici que celle-ci surgit dans son existence sous une forme qui suscite son trouble. Cet amour des livres lui viendrait-il d’elle ? Ses parents adoptifs ne sont quant à eux pas de grands lecteurs...  

Puisque cet héritage s’impose à lui, il va se saisir de ces livres et tenter d’y découvrir, peut-être, le secret de ses origines. Mais une bibliothèque est-elle le reflet de la personnalité de son propriétaire ? Les livres sont-ils l’instrument d’une meilleure connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure, ou bien sont-ils au contraire notre plus sûr rempart contre lui ? La littérature est-elle ce qui donne plus d’éclat et d'intensité à notre vie ou n’est-elle qu’un leurre qui nous détourne de la réalité ? Autant de questions que tout lecteur se pose un jour ou l’autre. A chacun d’y apporter ses propres réponses...



jeudi 15 février 2018

Le foyer des mères heureuses

Amulya Malladi

Mercure de France, 2018


Traduit de l'anglais (Inde) par Josette Chicheportiche


D’Amulya Mulladi, j’avais lu l’an dernier Une bouffée d’air pur, qui m’avait suffisamment séduite pour que je m’empare de son nouveau roman, récemment publié aux Etats-Unis (les quatre livres qu’elle a écrits entre les deux restant à ce jour inédits en France). 
Après s’être intéressée à la catastrophe de Bhopal et à ses séquelles sur la population indienne, elle évoque aujourd’hui la GPA (gestation pour autrui), sujet délicat s’il en est, mais ô combien d’actualité.

J’avoue que je craignais un peu, en ouvrant le livre, de me heurter à un plaidoyer. Qu’il soit en faveur des mères porteuses ou non, je redoutais de lire un livre manichéen portant un regard moral sur la question. Or, il n’en est rien. Amulya Malladi témoigne à nouveau ici d’une parfaite maîtrise dramatique et mêle les destinées de deux femmes absolument étrangères l’une à l’autre, évoluant dans des mondes et des cultures que tout oppose, sans se départir d’une égale finesse psychologique à l’égard de ses deux héroïnes. 

Si Priya est d’origine indienne, elle est née et a toujours vécu aux Etats-Unis. Après plusieurs fausses couches, elle convainc son mari d’avoir recours à la GPA pour avoir cet enfant dont elle rêve. Pas si facile, pourtant : l’entourage n’est pas toujours prêt à accepter une telle démarche. Surtout lorsque celle qui portera le bébé est une femme issue d’un pays en voie de développement. Quel choix celle-ci a-t-elle vraiment de louer son corps ?

La question vaut d’être posée. Asha a déjà deux jeunes enfants qu’elle aime tendrement. Son petit garçon, âgé de cinq ans, manifeste des compétences exceptionnelles pour son âge. Il aurait besoin d’étudier dans un établissement spécialisé... largement au-dessus des moyens de ses parents. Bien qu’elle répugne à porter un enfant qui ne serait pas le sien, Asha finit par se laisser convaincre par son mari. Pour offrir un véritable avenir à son fils, elle fera ce sacrifice. Mais ici aussi, il faut se cacher. Que dirait-on d’elle si cela se savait ?

Amulya Malladi ne cache rien des questions, des doutes, des peurs de chacune des deux femmes. D’un côté, l’angoisse de vivre une grossesse à distance, de ne pas être «connectée» à son enfant et, peut-être, de ne pas savoir être mère. L’envie d’être attentive à ce que ressent la mère porteuse, de répondre aux souhaits qu’elle pourrait émettre, sans être intrusive. Ne pas créer de lien qu’il faudrait ensuite briser. La peur que cette femme ne prenne pas soin d’elle, et donc du bébé.

Quant à Asha, empêcher les sentiments de naître à l’égard de l’enfant qu’elle va mettre au monde est un combat de tous les instants. Et puis, l’enfant qu’elle porte est-il plus important que ceux qu’elle a déjà eus ? Elle qui a accouché chez elle, sans médecin, sans avoir jamais eu la moindre échographie reçoit aujourd’hui des soins médicaux et une attention dont jamais elle n’a bénéficié auparavant. Certaines vies ont-elles plus de valeur que les autres ?

Les questionnements surgissent peu à peu sous la plume délicate d’Amulya Malladi, sans qu’il y ait jamais de parti pris ni de jugement de valeur. Elle ne donne pourtant pas dans l’angélisme et pointe finement ceux à qui l’égal partage de détresse profite.

C’est le cœur serré que j’ai refermé ce livre, avec l’envie toujours présente de découvrir les autres romans de cette talentueuse auteure.





dimanche 11 février 2018

L'enfant perdue

Elena Ferrante

Gallimard, 2018


Traduit de l’italien par Elsa Damien


Et voilà. Il fallait bien que le moment de mettre un point final à cette prodigieuse histoire d’amitié arrivât. Comme d’innombrables lecteurs - et surtout d’innombrables lectrices - j’attendais ce quatrième volume avec une irrépressible impatience. Mais une fois que j’eus le bonheur de le tenir entre les mains, plus je m’approchais de la page ultime, plus je redoutais le moment de quitter définitivement Lila et Lenù.

Pourtant, il faut l’avouer, ce quatrième tome ne démarrait avec le même souffle que les précédents, et ma lecture en fut d’abord un peu poussive. La première époque était celle de l’enfance, lorsque se nouent ces amitiés «à la vie à la mort» et que la découverte du monde invite à la complicité autant qu’à la rivalité. Sur fond de Naples des années 50, ces deux gamines avaient quelque chose d’un peu universel qui est peut-être l’une des clés de l’incroyable succès de ce roman. On y décelait déjà les luttes qu’elles allaient devoir mener pour tenter de s'affirmer dans un monde dominé par les hommes. 
Dans le second opus, intitulé Le nouveau nom, les deux jeunes femmes essayaient de s’élever socialement, l’une par le biais du mariage, l’autre par celui de l’instruction. Aux prises avec leurs échecs, leurs désillusions, mais toujours avec la même pugnacité, on les retrouvait dans un troisième volume plus politique. Leurs combats personnels se conjuguaient avec ceux d’une époque où les prises de position et les engagements s’exprimaient dans la rue de manière collective.

Or, les contours de ce quatrième volume apparaissent plus flou. On y voit Elena s’enliser dans sa relation amoureuse avec Nino, un homme épris de pouvoir, mais dénué de courage, un homme aimant séduire, mais incapable d’amour, bref un homme superficiel et inconséquent dont on voudrait la voir s’éloigner. En ces premières pages, Lila n’est qu’une ombre qu’Elena s’attache à tenir à distance, tandis qu’elle-même semble avoir un peu perdu de son aura. Là où il y avait de la combativité, de la hargne et de la rage, parfois, on fait désormais face à une forme de résignation. Elena s’efforce de poursuivre la voie qu’elle s’est tracée, dont les enfants et l’activité professionnelle sont le résultat de choix qu’elle a faits et avec lesquels il lui faut désormais avancer, composer. 
Evidemment, cette période de la vie paraît bien moins exaltante. Pourtant, en dépit d’une baisse d’intensité romanesque, on continue de suivre la destinée de Lenù avec une certaine tendresse et il faut bien dire qu’on éprouve, peut-être plus que jamais, de l’empathie avec cette femme qui ressemble à tant d’autres. Car avec quoi se débat-elle désormais ? Avec les injonctions qui lui sont constamment faites de choisir... et de renoncer. Renoncer à une carrière professionnelle pour être une «bonne» mère, ou au contraire renoncer à ses enfants pour assouvir une ambition personnelle, renoncer à son amant pour conserver sa «respectabilité»... comme si une femme ne pouvait se construire - et se définir - que dans le renoncement. 
Et pour tenter de faire face, tout se passe d'abord comme si Elena se trouvait amputée d’une partie d’elle-même, l’empêchant d’avancer. Ce n’est qu’au bout d’une centaine de pages, lorsque réapparaît enfin le personnage de Lila, que l’on retrouve le rythme, le ton et la puissance de cette formidable saga. Car la force de cette histoire réside évidemment dans la relation faite autant d’amour que d’affrontement qu'entretiennent ces deux femmes. Du début à la fin, elles se construisent dans le regard qu’elles se portent l'une l'autre. Leurs différences sont un trésor qui leur permet de s’aiguillonner mutuellement. Elles se nourrissent de leurs forces, mais aussi de leurs faiblesses respectives, au point parfois - et dans ce dernier volume plus encore que dans les trois autres - de sembler se confondre en une femme unique aux prises avec ses différents désirs, ses doutes et ses contradictions.

Après avoir vécu trois ans aux côtés de ces deux femmes, ayant lu les volumes au rythme de leur publication, j’avoue que je me sens aujourd’hui un peu orpheline. Mais je suis certaine qu’un jour ou l’autre, aux heures où l’on a des choix importants à faire, où l’on dresse des bilans, où l’on réfléchit à ce qu’on a fait ou ce qu’on veut faire de sa vie, je repenserai à Lenù et Lila, et elles continueront ainsi longtemps à m’accompagner.







mercredi 31 janvier 2018

Double fond

Elsa Osorio
Métailié, 2018

Traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry


Année 2004. A La Turballe, paisible petite commune de la côte bretonne située non loin de Guérande, le cadavre d’une femme est retrouvé par des pêcheurs. Un suicide ? Muriel, la jeune journaliste locale appelée à couvrir ce fait divers, n’y croit guère... Il faut dire que Marie Le Boullec est d’origine argentine et que les modalités de son décès rappellent étrangement les innombrables victimes des vols de la mort perpétrés sous la dictature militaire.

Epaulée par un ami hispanophone et par la voisine de Marie, Geneviève, qui avait tissé avec elle des liens d’amitié, Muriel conduit une enquête qui l’amène à s’interroger sur l’identité de la victime. Quel est le passé de cette femme ? Etait-elle vraiment celle qu’elle prétendait être ? Tandis que le trio tente de tirer ces questions au clair, il se documente également sur l’histoire de la dictature. Et lorsque Muriel découvre que Marie avait eu des échanges de mails et des discussions par chat avec un énigmatique Argentin, le lien entre la mort de cette femme et l’histoire récente de ce pays ne fait plus aucun doute...

Elsa Osorio s’y entend comme personne pour révéler l’histoire de la période la plus noire de son pays en nouant les fils d’une intrigue captivante. Déjà, dans le fabuleux Luz ou le temps sauvage que j’ai lu il y a près de vingt ans et dont je me souviens pourtant avec une absolue netteté, elle empruntait au roman policier pour révéler l’horreur du trafic des bébés volés.

En alternant le récit d’une femme aux identités multiples écrivant une vibrante confession destinée à son fils afin que celui-ci comprenne pourquoi elle dut se séparer de lui, avec l’enquête menée par la journaliste, Elsa Osorio parvient à restituer un tableau saisissant de ce que fut cette dictature. Elle adopte ainsi deux points de vue qu’elle entremêle avec habileté, celui distancié de l’historien et celui vibrant d’émotion du témoin relatant sa terrible et révoltante expérience.
Maîtriser à ce point l’art de conjuguer le plaisir d’une lecture haletante avec l’exigence d’un récit extrêmement documenté relève d’un talent suffisamment rare pour ne pas passer à côté !


Si la dictature argentine a pris fin en 1983, de nombreux responsables du régime connurent l'immunité grâce à des lois d'amnistie qui ne furent annulées qu'en 2003. C'est pourquoi la justice, trente-cinq ans après les faits, n'en finit pas de poursuivre son travail. Il y a quelques semaines seulement, le 29 novembre 2017, un verdict à l'encontre d'une cinquantaine de militaires a été rendu à Buenos Aires, au terme d'un procès historique.
Voir l'article du correspondant de RFI du 1er décembre dernier


Si l'histoire de la dictature en Argentine vous intéresse, d'autres romans apportent un éclairage très intéressant.

Sur les Montoneros
 et la lutte dans la clandestinité
Sur la société argentine après la dictature
et la manière dont d'anciens bourreaux
ont pu échapper à la justice et continuer
d'occuper des postes de pouvoir

Sur l'opération Condor
et les liens entre les différentes
dictatures d'Amérique latine
Sur la manière dont une dictature
instaure un climat de peur
et les séquelles sur les individus
 jusque après le retour
à la démocratie


Et, bien sûr, sur les bébés volés
aux détenues politiques
par les tenants du régime militaire

samedi 27 janvier 2018

La mise à nu

Jean-Philippe Blondel
Buchet-Chastel, 2018


Les livres de Jean-Philippe Blondel se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne prétendrais pas les avoir tous lus, mais comme c’est un auteur que j’apprécie, je commence tout de même à en avoir quelques-uns derrière moi. Et il me semble qu’il y a chez lui deux veines. L’une très inspirée de sa propre vie et l’autre qui s’en éloigne davantage, avec des personnages peut-être plus purement fictionnels. 
Or, c’est plutôt à la première que va ma préférence. Et ça tombe bien, car, selon moi, La mise à nue appartient plutôt à ce registre.

Non que Jean-Philippe Blondel ait forcément vécu l’aventure que connaît son héros Louis Claret, mais disons qu’il existe entre eux quelques similitudes qui lui permettent, au travers d’une situation qu’il crée sans aucun doute de toute pièce, de poser sur l’existence un regard que l’on devine empreint de sa propre expérience. Je veux dire par là qu’il émane de ce texte une sincérité qui touche le lecteur et peut l’inviter à se retourner à son tour sur son propre chemin et à se reconnaître dans certains sentiments ou dans certaines observations.

Cette mise à nue est celle que fait Louis, professeur d’anglais âgé d’une soixantaine d’années, divorcé et père de deux filles, lorsqu’il retrouve un ancien élève devenu artiste. A la demande de ce dernier, ils se revoient et Louis Claret accepte de poser pour lui. Séance après séance, les deux hommes se dévoilent l’un à l’autre, les entraînant dans une démarche de plus en plus introspective. A quelques années de la retraite, alors que ses filles ont pris leur envol, qu’il n’a pas fait de nouvelle rencontre amoureuse depuis sa séparation, Louis convoque ses souvenirs et dresse un véritable bilan de sa vie.

Il se dégage de ce roman une saveur douce-amère qui fait tout son charme. Si Jean-Philippe Blondel flirte parfois avec une forme de nostalgie, il n’y cède jamais. Il regarde le passé avec une tendresse mêlée d’un brin de causticité. Et c’est bien ce ton que j’apprécie souvent dans ses livres, un ton qui me rend l’auteur si sympathique et qui me touche au plus intime.







dimanche 21 janvier 2018

Sanguines

Sanguine, blog La bibliothèque de Delphine-Olympe

Pascale Pujol

Quadrature, 2017



Certains d’entre vous le savent - d’autres l’auront peut-être remarqué s’ils viennent régulièrement par ici - la nouvelle n’est pas un genre que j’affectionne particulièrement. D’ailleurs, pour tout vous dire, si je me suis tournée vers ce recueil, c’est parce que j’en connais l’auteure. Je la côtoie dans un cadre qui n’a rien à voir avec mon activité de blogueuse - ou très indirectement - et elle en ignorait tout lorsqu’elle m’a informée de la parution de son livre.

Douze textes composent ce recueil, variations autour d’un thème bien peu traité dans le champ littéraire. On peut même plus généralement le qualifier de tabou, réservé à l’intimité d’une relation mère-fille. Comme le laisse suggérer le titre, Pascale Pujol a en effet choisi de parler du sang menstruel. 
Sujet délicat s’il en est, il faut aller au-delà du premier mouvement de pudeur ou de répugnance qu’il peut provoquer pour découvrir ces textes. Il permet en effet d’évoquer bien évidement le corps féminin, les relations physiques autant que sociales entre les hommes et les femmes, mais l’auteure investit également les domaines plus inattendus et pourtant tout à fait pertinents que sont les champs économique (il faut vraiment être consultante en analyse économique et financière pour le faire !) ou artistique.

Pascale Pujol ne cherche pas à édulcorer son sujet. C’est vrai, une ou deux nouvelles peuvent provoquer le rejet - et j’avais d’ailleurs mis le livre de côté après avoir lu l’un des tout premiers textes. Mais je me réjouis d’avoir dépassé cette première réaction et de l’avoir repris, car il y en a aussi de fort sensibles ou d’assez amusants - et le sujet invite de fait à cette diversité de tableaux. 
En abordant son sujet selon différents points de vue, féminin aussi bien que masculin, interne au personnage ou par le biais d’un narrateur extérieur, dans des cadres sociaux variés, à travers des sphères aussi bien personnelles que professionnelles, mais en s'aventurant aussi du côté des légendes et des croyances qu'il a toujours fait naître, elle en dresse une géographie sensible et pertinente.

Mention particulière pour la nouvelle intitulée La coupe est pleine. Cette assemblée de cadres sup pleins de morgue pérorant sur la meilleure manière d’accroître la rentabilité de leur boîte en imaginant notamment écouler leur stock de protections féminines défectueuses auprès des populations les plus défavorisées m’a fait rire jaune... à défaut de me faire voir rouge ! Mais où va-t-elle donc chercher tout ça ?


samedi 20 janvier 2018

La rose de Saragosse

Raphaël Jerusalmy

Actes Sud, 2018



Ça commence comme Le nom de la rose. Du moins dans le lointain souvenir que j’en ai. Et si vous êtes comme moi, cela ne doit pas manquer de vous émoustiller... 
Nous sommes en 1485, dans la grande cathédrale de Saragosse, et l’inquisiteur de la ville est sauvagement assassiné. Une enquête est lancée par Torquemada lui-même pour découvrir les coupables et couper immédiatement cours à tout ce qui pourrait faire vaciller l’autorité de l’Eglise. Ici s’arrête pourtant la similitude (en dépit du titre, qui fait furieusement écho à celui du roman d’Umberto Eco), en raison du style et du format choisis. Là où l’Italien entraînait son lecteur dans une flamboyante enquête aux multiples rebondissements qui tenait son lecteur en haleine, Jerusalmy opte pour une forme d’épure, tout en retenue et en sobriété.

L’urgence à démasquer les coupables croît avec la publication de gravures caricaturant Torquemada, menaçant ainsi plus gravement encore le pouvoir qu’il prétend incarner. C’est pourquoi celui-ci fait appel à des «familiers», sortes de mercenaires vendant leurs services au plus offrant. Angel de la Cruz, noble déchu, au physique plus que rebutant, constamment flanqué d’un terrifiant molosse, est de ceux-là. 
Lorsqu’il se rend chez Ménassé de Montesa, un «converso» - un juif converti - pour les besoins de son enquête, le contraste qu’il offre avec cette famille raffinée et cultivée, en particulier avec la gracieuse Léa, est plus que saisissant. Tout semble devoir les séparer. 

Mais ils nourrissent une même passion pour le dessin et la gravure. L’un d’eux a-t-il à voir avec ces portraits satiriques qui se multiplient dans la ville ? 

Jerusalmy met en place une intrigue subtile, qui révèle toute la portée subversive et contestataire de l’art. Mais le jeu peut se révéler dangereux. Les images ont un pouvoir d’une puissance insurpassable qu’il faut savoir manier, au risque d’en être soi-même victime. Certains, à l’aube de la Renaissance, n’hésiteront cependant pas à s’en emparer...