vendredi 2 mai 2014

Le bleu des abeilles


Laura Alcoba

Gallimard, 2013



En revenant sur son enfance, Laura Alcoba signe un roman au ton personnel extrêmement touchant.

Voici un très joli petit roman. Et quand je dis « petit », je fais bien référence au format, car quant à son contenu, il possède à la fois la légèreté, la fraîcheur et la profondeur qui, ainsi associées, n’appartiennent qu’à l’enfance.
Laura Alcoba relève en effet fort brillamment le défi de relater quelques mois dans la vie d’une écolière du point de vue de l’enfant elle-même. Dans ce roman que l’on imagine assez largement autobiographique, elle évoque les souvenirs d’une fillette argentine qui, dans les années 70, alors qu’elle est âgée d’une dizaine d’années, part rejoindre sa mère exilée en France tandis que son père est retenu prisonnier dans les prisons de son pays.

Bien que la situation vécue par l’enfant soit grave - exil, séparation, immersion dans un pays inconnu dont elle ne maîtrise pas la langue... - le ton n’est jamais pesant et à aucun moment on n’est tenté de s’apitoyer sur elle. Bien au contraire: plus d’une fois il m’est arrivé de sourire à la lecture des scènes rapportées.

Ce qui fait tout le sel de ce récit, c’est le décalage permanent qu’il offre entre une situation ou un élément somme toute banals et la façon dont ils sont perçus.

Comme c’est très souvent le cas lorsqu’un étranger porte son regard sur un pays et une culture qui ne sont pas les siens, ce qui paraît évident et naturel à un natif prend d’un seul coup un caractère totalement inattendu. Par un changement de perspective, ce à quoi l’on ne prêtait jusqu’alors guère attention devient soudain un objet d’interrogation. Ainsi la découverte du reblochon revêt-elle pour la petite fille une expérience quasi existentielle... et nous-mêmes, après la lecture, ne dégusterons-nous sans doute plus ce fameux fromage de la même manière ! 

Là où l’écriture devient de la haute voltige, c’est que l’auteur conjugue ce décalage culturel avec un second, de nature temporelle : en nous ramenant dans les années 70, l’auteur pointe avec malice les goûts et les modes de l’époque. Ainsi est-il question de manière récurrente d’un papier peint jaune, orange et marron à motifs en forme de tuyaux qui interpelle fortement la narratrice. De vous à moi, si vous appartenez à la génération née à l’aube des années 70, ne gardez-vous pas un certain traumatisme dû à la déco de cette époque ? Personnellement je conserve un souvenir très précis du papier peint qui était dans ma chambre, avec ses motifs géométriques dans les tons de vert pomme, assortis au parquet qui avait été peint dans la même couleur ! Et je ne parle pas de l’électroménager invariablement orange !  Rien que d’y repenser... Bref, tout ça pour dire que cet aspect du livre m’a particulièrement touchée !
Du fait de cette proximité générationnelle, les expériences vécues par l’enfant m’ont  inévitablement ramenée aux miennes et à mes propres souvenirs (la scène où la narratrice découvre Claude François à travers les yeux d’une jeune fan est absolument délicieuse !), rendant ainsi ce récit terriblement attachant.

Enfin, le roman est émaillé de réflexions sur la langue, que la petite fille s’efforce à tout prix de s’approprier. La maîtriser est en effet, pour elle comme pour sa mère, la condition de son intégration au pays qui l’a accueillie. Cela peut sembler évident, mais qu’une petite fille en ait le sentiment tellement aigu témoigne de sa maturité. Et, s’il se confirme que ce roman est effectivement inspiré de la propre vie de l’auteur, on se dit à lire ce très beau livre qu’elle a parfaitement réalisé son ambition.



J'ai eu la chance de rencontrer Laura Alcoba. Découvrez notre entretien ici




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7 commentaires:

  1. C'est très tentant ma foi... et à voir ton billet, je n'ai pas du tout l'impression que c'est court mais bien touffu au contraire , avec les passages que tu cites et les différents niveaux de lecture que tu évoques !

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    1. Court, certes, mais riche et dense... ce qui en fait tout l'intérêt !

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  2. un petit morceau de vie d'une génération de mes enfants....nos goûts en matière de décoration ont changé...en mieux? tout est relatif et une affaire de regard
    Célestine

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