lundi 26 décembre 2016

Alice ou le choix des armes

Stéphanie Chaillou

Alma, 2016



Quand l'espace de travail devient un lieu de violence et de souffrance.

Je la trouvais un peu plan-plan, cette rentrée littéraire. Il y a bien quelques romans que j’ai trouvés habilement troussés et les nouveaux opus d’auteurs déjà bien installés que je n’omets jamais de lire. Mais disons que j’étais en attente de livres véritablement marquants... jusqu’à ce que je tombe, par le plus grand des hasards, sur Alice. Présenté parmi les nouveautés dans une bibliothèque parisienne que je fréquente régulièrement, je m’en suis saisi pour lire la quatrième de couverture. Il y était question de violence au travail, traitée sous la forme d’un roman policier. Surprenante approche... Le roman était bref, je n’avais pas encore commencé celui qui m’attendait : je suis repartie avec.

Dès les premières pages, j’ai été happée par le style, sec, coupant, qui traduisait d’emblée  la violence du propos. Une violence feutrée, sans coups portés, avec même des sourires et l’assentiment général, mais une violence terrible, sans doute d’autant plus douloureuse qu’elle se part des voiles de la respectabilité, faisant passer la victime pour coupable. Une mise à mort symbolique qui se joue entre deux êtres, avec la bénédiction de ceux qui incarnent l’autorité. Une forme de piège lent et insidieux se refermant sur un individu pour l’étouffer mentalement, le réduire à l’impuissance, le priver de ses facultés de raisonner, l’amener à craindre la moindre de ses paroles, même la plus anodine, qui pourrait se retourner contre lui. Prendre l’ascendant sur cette personne et instiller dans son esprit qu’elle n’est pas là pour réfléchir, mais obéir et s’incliner. Lui faire oublier que le travail a un sens, négliger qu’il est une forme d’organisation collective pour ne plus devenir qu’une somme d’individualités réduites à effectuer les tâches qui leur sont dévolues sans jamais s’interroger sur ce qu’elles font.

Un chef de service, Samuel Tison, est retrouvé mort sous un pont, battu à mort. Dans les locaux de la police, l’inspecteur Kerrelec interroge Alice Delcourt, qu’une lettre anonyme désigne comme la coupable de ce meurtre : elle a subi le harcèlement de cet homme et a fini par démissionner de son entreprise... 
Jour après jour, elle raconte son histoire. Sa parole se libère et elle peut enfin dire l’enchaînement des événements, l’incompréhension, l’isolement, la perte des repères, la perte de confiance - en les autres et en elle-même. 

Stéphanie Chaillou déroule tout le fil de ce qui se joue dans cette confrontation entre deux êtres. Elle pénètre au cœur des processus mentaux, elle dit combien au-delà de ce qui se passe entre ces deux personnes, quelque chose de beaucoup plus profond et sans doute de beaucoup plus grave advient : une inversion des valeurs, lorsque la loyauté, la qualité du travail, l’expérience, ne sont plus reconnues ; lorsque l’espace du travail est en perpétuelle recomposition, que l’on ne peut plus s’appuyer sur rien ni sur personne et qu’il se réduit à un leurre où chacun essaie de satisfaire ses ambitions personnelles en flattant sa hiérarchie ; elle dit l’incompréhension et l’effroi devant cette volonté de réduire l’autre à néant, elle dit la nécessité désespérée de renouer avec la raison et, plus encore, avec la conscience d’une humanité partagée. 
Puis vient l’heure du renoncement à se battre, lorsque le seul objectif n’est plus que de conserver son intégrité mentale. Elle dit la manière dont tout finit par devenir animal. Le moment où on ne cherche plus les mots, où le rationnel n’a plus sa place, mais où l’on réagit de manière instinctive, où l’on ne cherche plus qu’à se protéger de l’agression. Le moment aussi, parfois, où le sentiment de révolte prend le dessus sur la peur. Le moment où la seule chose que l’on réclame à tout prix, c’est la réparation, et de voir enfin tomber les masques.

Ce qui, hélas, ne vient généralement pas, ou trop rarement. Combien de chefs de service se complaisent aujourd’hui dans de tels agissements, sans qu’ils soient jamais remis en question ? Combien de dépressions, combien de salariés quittant leur entreprise ou leur poste sans que leur bourreau soit inquiété ? Sans parler des cas les plus graves où certains ne voient plus d’autre issue que celle de se donner la mort ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? Qu’est-ce qui justifie de tels actes ? Comment peut-on fermer les yeux ?

Autant de questions que notre société devrait légitimement et sérieusement se poser pour en finir avec la souffrance au travail, ce mal intolérable qui la ronge. 
Nombre de dirigeants d’entreprises et de responsables de ressources humaines seraient bien inspirés de lire ce roman d’une grande justesse. Peut-être permettrait-il une première prise de conscience. A tout le moins constitue-t-il l’occasion de lire un texte d’une rare intensité.


Je vous en lis un extrait ici



29 commentaires:

  1. Ton billet, l'extrait lu = achats x2.
    Un roman pour moi, un pour mon neveu qui vit une situation très difficile au travail.
    Je sens la belle découverte. Merci!

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    1. Oui, je pense que c'est un texte qui peut aider quelqu'un qui connaît une situation comparable. On est tellement démuni, alors. La première des choses est de briser l'isolement, trouver des soutiens.
      Un tel livre permet de mettre des mots sur ce que l'on ressent, de comprendre ce que l'on vit pour pouvoir réagir. C'est très important.
      Ce texte est magnifique ! Je suis ravie que la lecture de l'extrait ait contribué à remporter ton adhésion. Franchement, j'ai eu du mal à choisir le passage, tant tout le livre est d'une force incroyable !

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  2. J'ai connu ce genre de situation. Heureusement pour moi, j'étais consciente de ce qui se passait, je n'ai jamais pensé que j'étais responsable. Et l'heure de la retraite a sonné à point nommé ! Ma bibliothèque ne l'a pas, mais je sens que je vais craquer ...

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    1. Beaucoup de gens connaissent cette situation. C'est incroyable !
      C'est une chance que tu aies réagi ainsi. Trop souvent, les choses se passent de manière tellement insidieuse que lorsqu'on prend conscience de la véritable agression dont on est victime, on est déjà au fond du trou…
      Ce livre dit tellement bien tout cela.

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  3. La hiérarchie, les supérieurs, les collègues... on dirait un cauchemar ! En tant qu'autoentrepreneur, je ne serai jamais riche mais le stress au travail, je ne connais pas ! Merci pour ce billet sur un livre que je découvre en te lisant.

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    1. J'imagine que ton statut n'offre pas que des avantages et que tu n'échappes pas à une forme de pression. Mais c'est vrai que ce qui est dépeint dans ce livre est intolérable et qu'il est difficile de concevoir que des comportements aussi primaires soient si répandus dans nos sociétés supposément développées.

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  4. Un éditeur que j'aime bien, et ta découverte m'incite à aller voir de plus près !

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  5. Oups rien à la bibli, dommage. Tu as lu Brillante, au fait?

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    1. Non, je l'ai loupé ! J'avais envie de le lire pourtant.
      Il faudrait que je le trouve à la bibli. Mais peut-être pas tout de suite...

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  6. il est dans mes coups de coeur de l'année!

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  7. Je l'ai déjà dit mais je me répète, il faut que je le lise...

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    1. On laisse passer la rentrée et on se fait une p'tite lecture croisée avec Brillante ?

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    2. C'est une excellente idée, j'adorerais, sauf que celui-ci je l'ai emprunté à la bibliothèque...

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    3. Cela dit, les deux ouvrages sont dispo dans un certain nombre de bibli, je viens de vérifier...

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    4. Je me le procurerai, ce n'est pas un problème. Et soit tu trouves Brillante à la bibli soit je te prêterai mon exemplaire...

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  8. Réponses
    1. oui tu es très convaincante :)
      et en plus, 5 min après avoir lu ton billet, je suis tombée sur celui d'une copine du prix ELLE qui disait qu'elle avait vécu également du harcèlement moral au travail après être rentrée de son congé maternité...
      http://lamarmotteuse.fr/le-tabou/

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    2. Je viens de lire le billet. C'est malheureusement quelque chose de très fréquent et dont il ne faut pas avoir honte. Il est tellement facile de se sentir fort quand on exerce une autorité hiérarchique sur quelqu'un. Mais il est difficile d'avoir du recul lorsqu'on est pris dans une telle situation. Et, surtout, lorsqu'on prend conscience de ce qui se passe, il est souvent déjà bien tard et on très atteint psychologiquement. Mais il ne faut surtout pas s'enfermer et aller au contraire chercher le soutien de ses collègues et de ses représentants du personnel. Surtout ne pas se taire. Jamais. Mais c'est harassant, et tellement injuste.
      En tout cas, ce livre remet les choses à leur exacte place et permet de mettre les mots sur ce qu'on peut ressentir plus ou moins confusément. C'est précieux.

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  9. Vu ce que je traverse en ce moment, pas sûr que ce soit une bonne idée de le lire. Mais je note pour plus tard...

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    1. Oh, ne me dis pas que tu connais toi aussi des difficultés de cet ordre !
      Surtout, ne reste pas isolée.
      J'ai essayé de te contacter sur FB, mais tu as visiblement résilié ton compte. N'hésite pas à me contacter par tel, si tu as toujours mon numéro. Sinon, je t'ai contactée sur Twitter en MP. Je t'embrasse.

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  10. Tu me tentes ! Et j'ai aussi Brillante sur ma PAL...

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    1. Coucou Véronique, ça me fait plaisir d'avoir de tes nouvelles. Je vais sans doute bientôt lire Brillante, vu l'invitation de Nicole. Sur le même sujet, je ne sais pas si je le trouverai aussi fort. Mais il est sans doute très différent...
      En tout cas, Alice m'a soufflée !

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  11. Je commente peu maintenant, c'est vrai, mais je lis toujours mes blogs préférés et m'en inspire ! Je t'ai d'ailleurs citée en référence il y a peu sur Le Cercle...fidèle en toute discrétion ! ;-) J'ai envie de découvrir les 2 et de comparer mais je commencerai tout naturellement par Brillante puisqu'il est déjà dans ma PAL !

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    1. Oui, j'avais vu ça, Véronique, et en avais d'ailleurs été touchée. Tu sais combien un "grand lecteur" aime voir ses coups de coeur partagés !
      Passe une très bonne fin d'année

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