vendredi 20 octobre 2017

Mille ans après la guerre

Carine Fernandez

Les escales, 2017


A l’aube du XXIe siècle, le vieux Medianoche goûte enfin une existence paisible. Veuf, il peut désormais fumer comme bon lui semble et savourer la compagnie de son chien Ramon sans que quiconque y trouve à redire. Les jours se succèdent, invariablement, dans la touffeur de l’été espagnol. Aussi lorsque sa sœur, qu’il n’a pas revue depuis des années, lui écrit une lettre pour lui annoncer le décès de son mari et son arrivée prochaine, il préfère éviter la cohabitation en quittant sur-le-champs son bourg des environs de Tolède. Avec son chien, il prend le premier car pour Montepalomas, le village de son enfance, où il n’était plus retourné depuis la guerre civile.

Ce voyage fait évidemment resurgir des souvenirs qu’il avait choisi d’ignorer. A l’image de son village, qui a été enseveli sous les flots depuis qu’un barrage a été construit, l’histoire de Medianoche, comme celle de tous les Espagnols, a été soigneusement enfouie sous une chape de silence. On ne parle pas de aquello, de ça. Ou bien tout bas, dans un murmure coupable... 
Des massacres, des trahisons, de la torture, des camps, Medianoche n’a jamais rien dit, pas même à son fils. Tant que Franco régnait en maître, mieux valait ne pas montrer qu’on avait soutenu la république. Après la mort de celui-ci, il n’y a plus ni vainqueurs ni vaincus. L’amnésie serait le meilleur terreau de la démocratie...

Mais comment réellement oublier quand une partie de soi vous a été arrachée, quand il faut continuer à vivre alors qu’un frère jumeau a été sommairement exécuté ? 

Dans ce roman, Carine Fernandez revient sur les années sombres de l’histoire de l’Espagne pour tenter de lever le voile qui a été pudiquement posé sur le pays. Nombreux sont aujourd’hui les écrivains espagnols à vouloir évoquer ce passé pour le regarder en face et dire ce qu’il s’est réellement déroulé.

Carine Fernandez, auteure française, participe à ce dessein avec un roman à la fois sobre et sensible, à l'écriture fluide et très accessible.


Lisez également le billet de Kathel

mercredi 11 octobre 2017

Le vertige danois de Paul Gauguin



Bertrand Leclair

Actes Sud, 2014


Il y a quelques jours, je vous parlais d’un ouvrage récemment paru regroupant d’anciens écrits de Bertrand Leclair et rendant compte d’une réflexion sur la personnalité et le geste artistique de Paul Gauguin. Ces différentes études débouchèrent par la suite sur un roman. Cela ne vous surprendra pas - et si vous ouvrez à votre tour ce Chantier Gauguin, sans doute aurez-vous envie de faire la même chose que moi - je me suis précipitée sur Le vertige danois à peine les pages de ce recueil refermées...

Bertrand Leclair a choisi de scruter un moment très précis de la vie de Gauguin, celui où il va définitivement laisser derrière lui sa femme, ses enfants, et renoncer à toute tentative de répondre aux injonctions sociales, pour se consacrer entièrement à la peinture. 

Gauguin est-il cet enragé qui envoya tout au diable pour partir au bout du monde, avec son art pour seul viatique ? Est-il cet albatros célébré par Baudelaire, ce génie incompris, cette victime sacrificielle se résignant à souffrir pour prix de sa création ? Les mythes ont la vie dure, et il faut dire que nous n’aimons rien tant qu’en auréoler nos idoles. 
Mais les choses ne sont jamais si simples, et Bertrand Leclair le sait bien. A travers la lecture attentive de la correspondance de Gauguin ainsi qu’une fine analyse de ses œuvres, il a su déceler la tension qui se jouait au plus intime de l’artiste, dont les quelques mois passés en 1885 à Copenhague furent l’acmé, précipitant ainsi son destin. Et c’est bien cela qui intéresse l’écrivain: entre l’image  du peintre dénué de talent, de raté incapable même de subvenir aux besoins de sa famille que son entourage lui renvoie, et sa conviction profonde d’être un artiste dont le génie finira tôt ou tard par éclater au grand jour, Gauguin oscille, chancelle et peine à se fixer un cap.
Leclair nous le montre dans toute son ambivalence, entre arrogance et désarroi, entre rage et détresse, balançant entre son amour et sa responsabilité de père et l’élan qui le pousse vers la peinture. Il le dépouille de toute aura sulfureuse ou hagiographique pour nous le montrer simplement humain, ce qui signifie dans son cas un être cherchant à atteindre, ou au moins toucher du doigt, quelque chose qui le dépasse.

Dans ce texte d'une splendide densité, avec l’art du mot juste et la force de la formule qui claque, Bertrand Leclair nous permet de pénétrer au plus intime de la psyché de Gauguin pour nous faire vivre ce moment de vertige où l’artiste prit définitivement son essor, fût-ce à son corps défendant. Car c’est bien son épouse - ou la famille de celle-ci, c’est tout comme -, qui le poussa hors du foyer pour le précipiter vers son destin. C’est du moins ce que prétend croire Gauguin. Sans doute lui fut-il plus facile de l’entendre ainsi. Mais une chose est sûre, c’est qu’il mit alors toute sa détermination et sa rage à s'affirmer comme ce sauvage qu’on lui reprochait d’être pour se dédier à ce qui était l’épicentre son existence : la peinture.


Un texte qui apportera sans nul doute un précieux éclairage pour la visite de l'exposition "Gauguin l'alchimiste" qui s'ouvre aujourd'hui même au Grand Palais.





© Delphine-Olympe

samedi 7 octobre 2017

Comment vivre en héros ?

Commentaire La Bibliothèque de Delphine-Olympe

Fabrice Humbert

Gallimard, 2017


Voici un roman que j’avais très envie de lire, tant j’avais été impressionnée par un précédent titre de Fabrice Humbert, La fortune de Sila. Entendez par là que j’avais été assez éblouie par la construction de son récit et plus encore par l’aura qui se dégageait de son personnage principal. 
J’avoue que le titre de ce nouvel opus m’intriguait. Comment vivre en héros ? Non pas pourquoi ou peut-on, ou même doit-on vivre en héros, mais bien comment, indiquant ainsi un singulier postulat de départ. Ne m’étant moi-même jamais pensée comme une héroïne, je me demandais vraiment ce que recelait ce récit...

Poussé par son père, ancien résistant et grand admirateur de Marcel Cerdan, Tristan Rivière dut se mettre à la boxe dès son plus jeune âge. En dépit de son naturel plutôt peureux et de son peu de goût pour les combats, il se révéla plutôt doué, aussi son entraîneur, Bouli Damiel, se prit-il de sympathie pour lui. 
Sur le ring, Tristan parvenait à dominer sa peur et à se composer un masque impassible. Mais le jour où Bouli, passablement éméché, vient chercher des noises à trois brutes dans le métro, Tristan prend ses jambes à son cou et le laisse se faire casser la figure en solo. Bouli sortira du coma, mais Tristan ne se relèvera pas de ce moment de faiblesse qui lui révéla sa véritable nature. Ces quelques instants dévièrent ainsi le cours de son existence, comme, plusieurs années plus tard, quelque trente-huit secondes suffirent à l’inverser de nouveau, lorsqu’une situation similaire se reproduisit. Tandis qu’il était dans un RER, une jeune femme se faisait brutalement alpaguer par une poignée de jeunes hommes qui allaient de toute évidence la violer. A la faveur d’un arrêt, alors que personne ne réagissait au sein du wagon, Tristan, redoutant de vivre à nouveau une situation qu’il n’est jamais parvenu à régler, l’entraîne à l’extérieur juste avant que les portes ne se referment. Trente-huit secondes, c’est le temps qui s’écoula entre le moment où il s’élança et celui où il arrêta sa course effrénée pour regarder la jeune personne qu’il venait de sauver... et qui allait de venir sa femme. Trente-huit secondes qui changèrent donc sa vie.

Le narrateur qui observe et rapporte tout cela ne se prive pas d’interrompre régulièrement le récit pour évoquer les différentes possibilités qui s’offrent aux personnages et rappelle, à travers l’évocation du passé du père de Tristan, que certaines périodes, certains contextes, conduisent inévitablement les individus à révéler ou non leur nature héroïque.

Fabrice Humbert scrute ces moments brefs mais décisifs de l’existence qui peut prendre  un cours ou au autre bien différents selon la voie que l’on emprunte. Ce n’est pas seulement une question d’acte, mais surtout ce que ces choix nous révèlent à nous-mêmes et de nous-mêmes qui les rendent décisifs.

En soi, la réflexion n’est pas inintéressante, et le roman est plutôt agréable à lire. Cependant, le caractère très appuyé de la démonstration et la posture morale qui transparaît m’ont un peu gênée, voire laissée sur ma faim. Le traitement du propos manque un peu de profondeur pour être vraiment convaincant. Autant il y avait de la puissance et de la lumière dans La fortune de Sila, autant ce roman m’a semblé plus poussif. 
Il n’en demeure pas moins que la plume de Fabrice Humbert est d’une fluidité qui rend la lecture plaisante. J’attends donc le roman dans lequel il retrouvera sa véritable puissance romanesque...

mercredi 4 octobre 2017

Chantier Gauguin

Bertrand Leclair

Publi.net éditions, 2017



De longue date, Bertrand Leclair s’intéresse à Paul Gauguin. En 2003, pour le centenaire de la mort du peintre, l’écrivain avait donné à France Culture un feuilleton qui retraçait son parcours. Cette même année, il avait écrit une postface à un ouvrage de l’artiste, Racontars de rapin, que le Mercure de France rééditait alors. Enfin, dans le cadre de leur collection «FolioPlus Philosophie», les éditions Gallimard commandèrent à Bertrand Leclair de courtes études de tableaux destinés à figurer en couverture de textes classiques. Ainsi commenta-t-il la grande toile intitulée D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? qui allait être associée au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de Jean-Jacques Rousseau, et une œuvre d’Emile Bernard, qui fut un temps très lié à Gauguin, Madeleine au bois d’amour, qui devait servir de frontispice à La volonté de savoir, de Michel Foucault, et qui cristallisa des enjeux tant affectifs que picturaux au sein du groupe de Pont-Aven. 
Quelques années plus tard, en 2014, Bertrand Leclair publierait chez Actes Sud un roman intitulé Le vertige danois de Paul Gauguin.

En mars 2008, ces trois premiers ensembles de textes étaient réunis pour être publiés dans la maison que venait de fonder François Bon. Il s’agissait alors d’une édition purement numérique. A l’occasion sans doute de la rétrospective que le Grand Palais consacre dès ce mois-ci à Gauguin, une édition papier vient d’être publiée.

Il se dégage de ces textes composites le portrait d’un homme qui mettait son œuvre au-delà de toute contingence matérielle ou affective. Gauguin est un autodidacte venu tardivement à la peinture. Il n’en avait pas moins une conscience très aiguë de la rupture qu’il imposait avec les formes artistiques qui le précédaient. Si l’on peut voir à travers notamment sa correspondance qu’il ne cessa d’espérer le succès de ses tableaux  ou la reconnaissance à venir de son travail, l’incompréhension du public et des critiques n’entama jamais sa détermination. Il s’acharna au contraire à être ce sauvage qu’il revendiquait, à l’opposé de l’artiste appliqué à maîtriser les techniques transmises par ses aînés. Il se voulait un être libre de faire voler en éclats les canons esthétiques classiques et les conventions pour mettre au jour une manière nouvelle, singulière, de voir et représenter le monde. Aux yeux de Gauguin, l’artiste est celui qui a le droit (le devoir ?) de tout oser, ce qui signifie tout oser dans son œuvre comme dans sa vie, celles-ci étant intimement liées. Il ne s’en priva pas et paya cette audace au prix fort, celui du mépris et du rejet.

A travers les différentes approches qu’il a choisies et en se concentrant sur certains moments cruciaux de la vie de Paul Gauguin (les deux séjours en Polynésie, l’épisode de Pont-Aven, les quelques semaines de compagnonnage avec Van Gogh…), Bertrand Leclair parvient à circonscrire – ou au moins approcher – la nature du geste artistique du peintre et, évidemment, la valeur existentielle qu’il renfermait.

Inutile de préciser que ce recueil constitue un excellent prologue à l’exposition qui s’ouvre dans quelques jours au Grand Palais pour (re)découvrir l’œuvre de cet immense peintre. 



Paul Gauguin, D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? 1897-1898, musée des Beaux-Arts de Boston


Emile Bernard, Madeleine au Bois d'Amour, 1888, musée d'Orsay

 

mercredi 27 septembre 2017

David Bowie n’est pas mort

Sonia David

Robert Laffont, 2017



A un an d’intervalle, Hélène perd sa mère, puis son père. Evidemment, dans ces moments-là, on regarde dans le rétroviseur, et la disparition rebat les cartes de la géographie familiale.
La mère d’Hélène était un personnage atypique qui ne songeait qu’à se singulariser et cherchait en permanence à être l’objet de toutes les attentions. Pour Hélène comme pour ses deux sœurs, il paraissait impossible de s’affirmer sans s’affranchir totalement de celle qui occupait tout l’espace. Son écrasante personnalité fit rapidement voler en éclat la cellule familiale. Le mari partit avec la babysitter, tandis que le lien entre les trois filles se fit de plus en plus distant.

Avec la mort, les souvenirs remontent. Les affaires que l’on découvre, les lettres que l’on retrouve, les réactions des connaissances renvoient une autre image des défunts. On croyait s’être forgé une carapace, on s’était fait une idée que l’on pensait définitive sur les différents membres de sa famille, et voilà que les lignes bougent, imperceptiblement.

Hélène résiste pourtant. C’est par ricochet qu’une autre mort va venir ébranler l’édifice de ses certitudes. Lorsqu’elle apprend la mort de Bowie, les digues de sa mémoire sautent et elle s’effondre en larmes, alors qu’elle n’avait pas, ou si peu, pleuré lors du décès de sa mère.
Elle réalise tout ce que Bowie, qui avait été l’idole d’Anne, sa sœur aînée, cristallisait alors d’opposition aux parents tout en ouvrant vers une forme de complicité avec elle-même.

Avec ce livre, Sonia David évoque la famille et les liens qui unissent - ou pas - les différents membres qui la composent. Beaucoup de choses paraissent justes, notamment dans la manière dont les uns et les autres élaborent des stratégies pour déjouer les rancœurs ou les incompréhensions, la manière dont on peut se construire par rapport à une histoire et une culture familiales.
Est-ce le caractère profondément intime du sujet ? La douleur, l’angoisse qu’il ne peut manquer de susciter ? L’auteure a choisi de le traiter avec une certaine distance. L’humour dont ne se départ pas la narratrice permet souvent de contenir l’émotion. Il me semble pourtant qu’à vouloir la tenir à l’écart, le texte y a perdu un peu de chair. J’aurais, pour ma part, aimé être plus en empathie avec les personnages, ressentir plus de chaleur. Mais face à la question de la mort, chacun développe ses propres mécanismes de protection...

samedi 23 septembre 2017

Le livre que je ne voulais pas écrire

Erwan Larher

Quidam, 2017



Dans la vie d’Erwan Larher, il y a deux piliers : la littérature et le rock. C’est ainsi qu’il s’est trouvé au Bataclan un certain soir de novembre 2015...

Une balle. Dans les fesses. Il s’en est sorti vivant. Ironie du sort, le livre qu’il était en train de terminer s’intitule Marguerite n’aime pas ses fesses.
«Tu dois raconter», le pressent ses amis. «Tu es écrivain, qui mieux que toi pourrait témoigner ?»
Mais quelle légitimité aurait-il ? Et quel rapport cela aurait-il avec son travail d’écrivain ? Il veut être lu pour de bonnes raisons, ne surtout pas prêter le flanc au sensationnel... 
Pourtant, est-ce l’effet d’une force intérieure ? La prise de conscience qu’il se joue quelque chose qui le dépasse et qui l’autoriserait de ce fait à prendre la parole ? Le regard que posent tous ceux qui ont été atteints par cette déflagration sur celui qui a été touché jusque dans sa chair ? La nécessité d’écrire finit par s’imposer. 
Reste la question de la forme. Il lui est impossible d’écrire sur. Les mots demeurent impuissants à restituer le chaos, l’enfer, le bruit, la peur... Et puis il se méfie de la notion de réel. L’écriture est toujours une construction mentale, l’objectivité n’existe pas. Alors il va écrire autour, ce sera un «objet littéraire»...

Et quel objet ! Erwan Larher ne raconte pas la nuit qu’il a passée. Ou si peu. Quelques flashes au fil du texte nous donnent une petite idée de ce qu’il a pu voir, entendre et ressentir. Son récit, sa vision de cette effroyable nuit n’en sont qu’une parmi d’autres. A ce moment-là, chacun de nous s’est senti menacé, attaqué, chacun a pu craindre pour un proche, une connaissance, chacun gardait les yeux rivés sur son portable, un écran de télévision ou son fil d’actualité Facebook. 
C’est précisément ce que firent sa famille, ses amis, qui restèrent de longues heures durant sans savoir ce qu’il était advenu de lui, qui avait oublié son téléphone chez sa compagne... Erwan Larher a choisi de convoquer le témoignage de proches et de connaissances plus éloignées, et les insère au sein de son livre. Il évoque également des souvenirs plus ou moins anciens, raconte ce qui a suivi, fait part de ses questionnements, de ses angoisses, il parle du regard des autres... Il démultiplie les points de vue, change constamment de perspective - allant même jusqu’à se glisser dans la peau des terroristes - et donne ainsi une vision synoptique de l’événement. Il nous embarque avec lui, nous intègre dans son récit. Loin de se poser en victime sacrificielle, il ne cesse de s’interroger sur sa place, sur sa prise de parole, sur la manière dont les autres, ceux qui étaient à l’extérieur de la salle de concert, ont vécu le drame.
Pas un seul instant il ne donne dans le pathos. Il a au contraire l’élégance de nous faire sourire, et même rire, parfois. 

Erwan Larher a écrit un livre généreux et puissant, intelligent et bienveillant qui interroge autant le monde dans lequel nous vivons que la manière dont la littérature peut nous permettre de l’appréhender, un livre dans lequel chacun peut se retrouver, un livre dans lequel la dimension collective prend le dessus sur le drame individuel. 
Il nous offre un magnifique objet littéraire.

Surtout, ne vous laissez pas rebuter par son sujet. Lisez-le, il fait un bien fou !


Au cas où je ne vous aurais pas complètement convaincu(e), courrez lire les très beaux billets de CharlotteNicole ou Caroline, sans oublier celui d'Emmanuel



jeudi 14 septembre 2017

La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez

Grasset, 2017



Ce livre est l’un de ceux dont on parle beaucoup en cette rentrée et il est d’ores et déjà en lice pour divers prix littéraires. J’avoue que j’étais très intriguée et je me le suis donc procuré dès mon retour de vacances.
Quelques jours après l’avoir refermé, je m’interroge encore à son sujet. Pas sur sa qualité, ni sur son intérêt, qui sont indéniables. La manière dont Olivier Guez retrace la fuite et la vie après la guerre de celui qui perpétra à Auschwitz les pires crimes que l’on puisse imaginer, celui que l’on appelait l’Ange de la mort - ce qui dit assez la cruauté dont il se rendit coupable - est saisissante. Comme l’est la capacité de l’auteur à se glisser dans l’esprit de cet homme pour tenter de comprendre comment, si tant est que cela soit possible, il a pu commettre de telles atrocités.
On le suit donc de 1949, lorsqu’il quitta l’Allemagne, à 1979, date de sa mort, à travers différents pays d’Amérique latine, en particulier l’Argentine, qui se révéla tout à fait accueillante pour les criminels nazis. On découvre tous les soutiens dont de tels personnages purent bénéficier - familiaux, réseaux de sympathisants - mais aussi comment l’évolution de la situation politique internationale put leur permettre d’échapper à la traque dont ils faisaient l’objet. C’est extrêmement documenté et tous les éléments sont présentés avec autant de clarté que de cohérence.

En fait, c’est bien cela qui me pose question : j’avais davantage l’impression de lire un document qu’un roman - qui est quand même le terme apposé sur la couverture. En le lisant, je ne cessais de me demander en quoi ce livre était bien un roman. Sans doute dans la liberté que s’est accordée Olivier Guez d’imaginer des dialogues, de reconstituer des scènes de la vie quotidienne de Mengele, de restituer ses pensées, ses peurs. Autant de licences que ne s’autoriserait guère un historien... Et c’est ce que que j’ai particulièrement apprécié : cette tentative pour entrer dans la tête d’un homme afin de saisir la manière dont on peut justifier de la barbarie. Car Mengele n’a jamais manifesté le moindre remords, bien au contraire. Il n’a jamais cessé de prétendre qu’il avait accompli une mission au nom d’une raison supérieure, celle de la pureté de la race. Et cette attitude, cette persévérance dans l’horreur, même après que le régime qui commanda ces crimes eût été vaincu, sont sans doute aussi terrifiantes que les crimes eux-mêmes. D’autant plus terrifiantes, nous rappelle Guez dans les dernières lignes de son livre, qu’à tout instant, si l’on n’y prend garde, peuvent surgir des âmes noires prêtes à justifier et perpétrer à nouveau ces horreurs...

Au bout du compte, et si l'on pourrait disserter des jours sur les contours de ce genre littéraire, je me dis que si ce récit n’avait pas été estampillé «roman», je ne l’aurais sans doute pas lu... et, très honnêtement, ça aurait été dommage. Mais j'avoue que je me ferais un plaisir, si l'occasion m'est donnée, d'aller titiller l'auteur sur cette question !


Voir aussi les avis d'Eva et de Virginie

samedi 9 septembre 2017

Le jour d’avant

Sorj Chalandon

Grasset, 2017



Choisir de parler des mineurs aujourd’hui, évoquer ces gueules noires, leur angoisse de partir au petit matin sans être certain de rentrer le soir, leurs poumons saturés de poussière, leur corps prématurément épuisé par un travail implacable, c’est évoquer un monde qui nous semble bien lointain, une époque qui nous renvoie à celle de Zola... 
Et pourtant ! Chalandon ne remonte pas jusque-là, loin s’en faut. Aussi effarant que cela puisse (me) paraître - son roman se situe à une époque que j’ai connue (bon, j’étais toute petite, hein !). Aujourd’hui où l’on parle tant des conditions de travail, de pénibilité et même de qualité de vie au travail (sans toutefois se soucier de mettre toutes ces belles préoccupations en œuvre), on a du mal à imaginer qu’il y a quarante ans seulement, dans notre pays, on pouvait encore impunément mourir de son travail. 

Le 27 décembre 1974, à Liévin, dans le Nord-Pas-de-Calais, 42 mineurs trouvaient la mort au fond d’une fosse. Sorj Chalandon, qui était alors journaliste, n’a jamais oublié ce drame. La faute à la fatalité ? Non, bien sûr. Plutôt à celle d’une course effrénée à la productivité et à la rentabilité. De manière délibérée, les consignes de sécurité n’avaient tout simplement pas  été respectées. Mais que vaut la vie de quelques hommes en regard des gains que ceux-ci peuvent générer ? 

De ce terrible événement, Sorj Chalandon a tiré un étonnant roman qui entraînera son lecteur de surprise en saisissement. Son héros, Michel, ne s’est jamais remis de la mort de son frère Joseph, descendu ce jour-là dans la mine qui allait, il le savait, finir tôt ou tard par le tuer, comme tous ses camarades. Venger ces victimes qui n’avaient pas les moyens de se soustraire à leur sort, tel est le projet de Michel, la mission que lui a assignée son père avant de mourir à son tour tragiquement. Michel mettra des années avant de pouvoir l’accomplir. Il lui faudra pour cela identifier et retrouver les vrais responsables, qui ont échappé à la justice et mènent désormais une vie bien tranquille. C’est du moins ce qu’il croit...

Mêlant admirablement drames intime et collectif, ce roman sur la violence du travail et sur la culpabilité nous parle d’un monde certes aujourd’hui disparu mais dont l’écho résonne pourtant d’une douloureuse actualité.


Eva s'est évidemment précipitée sur le roman de son chouchou ! Leiloona a beaucoup aimé également, de même que Brize... entre autres !

Du même auteur, j'avais déjà apprécié Profession du père



mercredi 6 septembre 2017

Frappe-toi le coeur

Amélie Nothomb

Albin Michel 2017


... C'est là qu'est le génie ?

C’est donc la troisième tentative qui est la bonne. Je parle de mon billet sur Amélie Nothomb. Non, ne cherchez pas, vous n’avez pas raté les précédents, je ne les ai pas publiés. Il faut croire qu’on ne touche pas si facilement aux icônes. Si je me décide, c’est parce que j’aimerais comprendre. Comprendre ce qu’on lui trouve !
J’avoue que je n’ai jamais vraiment eu envie de la lire, agacée sans doute par son personnage. Mais mon fils l’aime beaucoup (bon, il a 13 ans et il commence tout juste à sortir de la littérature jeunesse…). C’est donc pour partager ses lectures et pouvoir en parler avec lui que j’ai sauté le pas. En fait, une première tentative avec Le crime du comte Neville, il y a quelques mois, s’était soldée par un abandon. Cette fois, je ne pouvais plus me défiler et je m’étais promis d’aller au bout, coûte que coûte...

Vous dire que je me suis ennuyée ferme me paraît être un euphémisme. Je veux bien croire que Mademoiselle Nothomb ait  commis quelques bons romans (dites-moi lesquels), mais aujourd’hui, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle écrit à date fixe pour satisfaire aux exigences et faire la fortune de son éditeur – et la sienne par la même occasion ! 
Un produit bien packagé, voilà ce qu’elle est devenue : sa photo en couverture, pas de texte de quatrième (peu importe manifestement ce sur quoi elle écrit), tout juste un grand poète est-il convoqué - on se demande ce que le pauvre Musset vient faire dans cette galère. Et voilà, emballé, c’est pesé !

Franchement, j'ai du mal à croire qu’elle ait passé plus de quelques jours sur ce texte ! Il pourrait s’agir d’un conte, il en a les allures. Sauf qu’aucun obstacle ne vient permettre à son héroïne de grandir et de faire son apprentissage. Elle est la plus belle, la plus intelligente, tout le monde l’admire, son père lui mange dans la main, elle raisonne comme une adulte dès son plus jeune âge (entendez par là qu’on a affaire à un nourrisson qui raisonne) - c’est sans doute pourquoi l’auteure n’a pas estimé utile de semer des embûches sur son parcours -, elle n’a nul besoin de dormir ni de manger, ce qui lui permet d'obtenir ses diplômes avec une aisance déconcertante… En deux temps trois mouvements, la voilà parvenue à l’âge adulte et elle fait une rencontre qui la renvoie à son propre passé, se découvrant au passage un double qu’elle prend sous son aile. Tout est cousu de fil blanc et il n’y a pas une once de grâce, de réalisme ou de quoi que ce soit d’autre qui permette de croire à ce récit ni d’éprouver la moindre empathie avec le personnage. 
Quant au style, il est d’une platitude affligeante, quand les dialogues ne donnent pas carrément envie de s'esclaffer - et ce ne sont pas les imparfaits du subjonctif qu’elle se plaît à multiplier qui y changeront quoi que ce soit...

Alors, j’aurais pu passer mon chemin et passer mon avis sous silence. J’y ai songé. 
Mais pour tout vous dire, je suis en colère. Parce qu’Amélie va avoir encore, pour la énième fois, les honneurs de la Grande librairie, parce que son livre occupe en piles généreuses les tables des libraires, parce qu’elle attire sur elle tous les projecteurs alors que tant d’autres auteurs talentueux n’ont pas même droit à la lueur d’une bougie...

Si, cher ami lecteur, tu aimes Amélie Nothomb, sache que je ne t’en veux pas ! Par contre, je te serais très reconnaissante de m’expliquer ce qui te séduit chez elle. Car, à ce jour, en ce qui me concerne, le mystère reste entier !


dimanche 3 septembre 2017

Le gang des rêves

Luca Di Fulvio

Pocket, 2017 (Première édition Slatkine, 2016)


Traduit de l’italien par Elsa Damien

Il y a fort à parier que ce billet ne soit pas le premier que vous lisiez sur ce roman, tant son succès sur la blogosphère est impressionnant ! C’est bien ce qui m’a moi-même décidée à le lire, la chronique de ma chère Nicole ayant porté l’estocade finale. Il faut dire qu’à propos des Enfants de Venise, le dernier opus de l’auteur, elle évoquait le patronage de la Comedia dell’Arte et d’Alexandre Dumas. Rien que ça ! Alors comment résister ?

Avec Le gang des rêves, nous sommes à New York au début du XXe siècle. Point d’Arlequin ni de Pantaleone, donc. On serait plutôt ici du côté d’Al Capone et des studios de la Metro Goldwyn Meyer... Mais Dumas, oui, cent fois oui ! J’ai en effet retrouvé le plaisir et l’enchantement que j’avais connus à la lecture des Trois mousquetaires. Autant dire que j’ai renoué avec l’ingénue lectrice que j’étais à treize ans ! Si D’Artagnan avait ici les traits du jeune Christmas et Constance Bonnacieux ceux de la belle Ruth, j’ai vibré des mêmes émotions, j’ai ressenti la même empathie pour les personnages, j’ai aimé les accompagner tout au long de ces 950 généreuses pages - que j’aurais voulu plus nombreuses encore !
Au travers de la destinée de Christmas et de sa mère, partis d’Italie dans les années 1910 pour échapper à une condition intolérable, Luca Di Fulvio nous raconte le rêve américain et restitue à merveille le New York de cette époque. Son roman est foisonnant, ce qui lui permet, au-delà d’un romanesque très assumé, de ne jamais être caricatural. Si ce rêve existe bel et bien, combien y ont-ils réellement accès ? Pour un Christmas qui parvient à sortir de l’ombre, combien végètent dans une existence dénuée d’horizon ?

Je ne vous dirai rien de plus de l’histoire, car il serait bien cruel de ma part de vous priver du plaisir de la découverte. Mais vous imaginez aisément tout ce qu’il faut d’efforts et combien d’obstacles doit surmonter un jeune immigré italien pour parvenir à se faire une place au soleil, fût-il américain ! Alors si vous aimez les personnages hauts en couleur, si vous aimez les rebondissements, le romanesque, si vous aimez être transporté dans une autre époque, bref si vous aimez les grands romans qui vous font tout oublier et font battre votre cœur à l’unisson de celui de ses héros, foncez, vous ne serez pas déçus !

Quant à moi, je sais déjà où je partirai l’été prochain : direction Venise, embarquée par Luca Di Fulvio !


Vous pourrez découvrir d'innombrables billets sur ce roman, comme ceux de Nicole, bien sûr, de Sandrine ou de Kathel, mais vous en trouverez bien d'autres sur Babelio...




C'était ma participation au challenge Pavé de l'été 2017 de Brize


vendredi 1 septembre 2017

En aparté avec Pascal Manoukian

Les liens que peuvent entretenir la littérature et le journalisme étant une question qui m’intéresse tout particulièrement, c’est assez naturellement que j’ai eu envie de m’entretenir avec Pascal Manoukian. Ancien grand reporter et ex-directeur de l’agence Capa, il a publié deux romans aux éditions Don Quichotte: Les échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017)
Je le remercie chaleureusement d’avoir accepté mon invitation et de m'avoir reçue chez lui, dans sa pièce dédiée à l'écriture...





Vos textes sont très ancrés dans une réalité socio-politique qui nous environne, dont on entend quotidiennement parler dans la presse et dans les media. Et justement, vous êtes journaliste de formation, grand reporter. Je suppose que vous parlez dans vos livres de ce dont vous avez pu rendre compte dans votre activité de journaliste ?

Oui, je travaille avec la matière que j’ai connue pendant quarante ans, puisque je me suis mis à écrire tard, à l’âge de soixante ans. J’essaye d’écrire sur des choses importantes, avec la matière que j’ai fréquentée toutes ces années. Il se trouve que j’ai fait beaucoup de reportages de société, ou de conflits. Et c’est pour moi une autre façon de continuer le métier de journaliste que de raconter le monde dans lequel je vis.

Alors comment passe-t-on du journalisme à l’écriture littéraire, à la fiction ? Qu’est-ce qui a présidé à ce choix de passer à un autre type de témoignage ?

Tout d’abord, quand j’ai commencé le journalisme à l’âge de dix-huit ans, je m’étais dit qu’une fois arrivé au bout de ma carrière, à soixante ans, je changerais de métier. Parce que quand on finit par bien pratiquer un métier, on n’a plus grand chose à apprendre et le risque n’est plus le même. Donc je m’étais dit que je changerais de métier pour recommencer à zéro dans un milieu que je ne connaitrais pas.
Effectivement à cinquante-neuf ans, je dirigeais une des plus grosses agences de presse françaises. J’ai fait à peu près tout dans ce métier. J’ai commencé pigiste à Capa et j’ai fini directeur général. J’ai couvert les conflits à une époque où c’était très intéressant de le faire, où les gens s’intéressaient beaucoup à l’international, où on avait encore un peu de temps pour travailler.

C’est différent maintenant ?

Oui, il y a un peu moins de temps et un peu moins d’argent, bien sûr ! Et puis les grandes chaînes, les journaux, les agences de presse ne sont plus dirigés, malheureusement, par des journalistes, mais de plus en plus par des gens du marketing ou des études... Donc on va dire qu’on a quelques différends. 
Finalement, comme j’avais toujours écrit, je me suis dit que bien évidemment je pourrais me tourner vers le roman. Je ne connaissais rien à l’écriture littéraire ni au milieu de l’édition. Je ne connaissais pas les éditeurs ni les auteurs; je lis moi-même très peu. Donc ça correspondait à ce que je voulais faire. C’est-à-dire que je me suis retrouvé petit nouveau, vieux petit nouveau ! C’est bien tout d’un coup de ne plus être en haut de la pyramide et dans un confort, et de recommencer. 
J’ai eu la chance que ça ait bien marché...

Et puis avec mon épouse, qui a produit des émissions de cinéma à la télévision, on avait souvent un grand débat sur le réel et la fiction. Qu’est-ce qui était le plus fort entre les deux ? Moi j’ai toujours soutenu que c’était le réel puisque tout ce que je vivais était tellement fort.
Et puis j’ai commencé à écrire. Il y a eu d’abord Le diable au creux de la main (2013). C’est le récit de mes années de journalisme, parce que je voulais justement en terminer avec le réel avant de passer à la fiction. Raconter ces années-là.

Une transition, en quelque sorte ?

Oui, et puis pour expliquer à mes enfants où j’avais disparu toutes ces années, parce que je n’ai pas souvent été là.
Mais ensuite, quand je suis passé à la fiction, je me suis aperçu que j’avais eu tort toutes ces années. Avec Les échoués, je me suis rendu compte que le même thème abordé en littérature, ça a une force incroyable! Parce que les gens plongent dans la lecture. Alors qu’on ne plonge pas dans un documentaire, ou pas de la même manière, ni dans un article. 
Et puis surtout, je ne parle que de gens qu’on n’ose pas fréquenter - les échoués, les djihadistes. Or avec la littérature, le lecteur est obligé de les emmener chez lui, et de les fréquenter. Et cette force-là est intéressante.

Est-ce une manière de toucher un autre public, même si on peut être à la fois lecteur de presse et de fiction ?

Oui. Souvent quand j’écris, je me dis : « Mais ce que tu écris là, tout le monde le sait, puisque c’est dans la presse». Mais c’est une autre façon d’écrire. Et je m’aperçois que si les gens qui lisent sont informés, ils ne sont pas surinformés. Bien souvent, je me dis qu’en leur parlant de sujets d’actu, je ne vais peut-être pas leur apprendre grand chose. Mais je découvre, dans les signatures notamment - que ce soit sur l’embrigadement ou sur les migrants - que les gens étaient à mille lieux de penser que les choses se passaient comme ça. 

On ne connaît pas forcément tous les mécanismes, toutes les filières...

Et en général, à chaque fois que je passe de la réalité à la fiction - ça a été le cas dans Les échoués -, (mon livre est sorti avant la grande vague migratoire) la réalité rattrape la fiction. Et ça a été aussi un peu le cas sur Ce que tient ta main droite t’appartient

Et puis peut-être que ça permet d’approcher des sujets particulièrement douloureux ? On y entre peut-être plus facilement par le biais de la fiction, parce qu’il y a une empathie avec les personnages, il se passe quelque chose. Quand on reçoit l’actualité brute, il y a des moments où on a envie de fermer la porte, de se tenir un peu à l’écart de cette violence...

C’est ce que je disais tout à l’heure : c’est l’intimité du lecteur avec son livre qui fait que ça change tout. Parce qu’on peut le poser, réfléchir, reprendre, relire. On ne fait pas ça avec un article ou avec un documentaire. Là, les gens vivent avec les livres. Moi, avec Les échoués, je les force à vivre dans leur salon avec un Somalien, un Moldave et un Bengladais. Et ça pendant une semaine, quinze jours, un mois... Mais en tout cas, quand ils referment le livre, le Somalien, le Moldave, le Bengladais restent dans leur salon, ils sont sur l’étagère, les gens passent devant.

Ils restent en nous, c’est vrai. On est entré dans l’intimité des personnages, dans leur histoire, parce que vous prenez le temps de nous expliquer d’où ils viennent, comment ils sont arrivés là, leurs sentiments...

Alors ça, c’est la différence aussi avec le journalisme. J’ai fait du journalisme de témoignage et non d’investigation ou économique. J’allais quelque part, je rentrais et je témoignais de ce que j’avais vu. J’étais les yeux et les oreilles des gens que je rencontrais... donc je tenais à ne raconter que ce qu’ils m’avaient eux-mêmes raconté. Je devais répéter ce qu’ils me disaient, en essayant de décrire le milieu, l’ambiance, l’atmosphère et les émotions. 
Mais très souvent, je me suis aperçu qu’ils ne me disaient pas tout. Parce qu’ils avaient honte, parce qu’ils n’avaient pas confiance parfois, parce qu’ils avaient peur ou pour des tas de raisons. Mais à force de faire ce métier-là, de courir les lignes de front dans les camps de réfugiés, je savais ce qu’ils n’osaient pas me dire, je connaissais leur pudeur, les cauchemars qu’ils avaient pu vivre... Mais je ne pouvais pas les retransmettre puisque justement ils ne me l’avaient pas dit. 

Donc le matériau emmagasiné durant toutes ces années de journalisme a permis de nourrir ces personnages ?

Oui, ça et l’imagination aussi, parce que ça reste des romans. Mais ils sont documentés.
Pour prendre un exemple, parmi les personnages des Échoués, il y en a un qui est inspiré de quelqu’un que j’ai connu : Virgile. Les autres sont des petits morceaux de personnages que j’ai côtoyés, qui ont quitté leur pays soit pour des raisons économiques, soit pour des raisons de guerre. Virgile, je l’ai rencontré. C’était il y a quinze ans et je m’étais engagé à lui obtenir des papiers. On est amis aujourd’hui, il va être français. Mais je me souviens que la première fois qu’on s’est rencontrés, je ne savais même pas où était la Moldavie, alors que je suis journaliste et que j’avais fait plusieurs fois le tour du monde ! 
Un jour, je lui ai demandé : « Mais quand tu es arrivé à Paris, en France, comment tu commences, qu’est-ce que tu as fait ? » Et il m’a répondu qu’il était allé dans une forêt, qu’il avait creusé un trou et qu’il s’était enterré dedans. Donc ce départ-là, ce n’est pas de l’imagination. Après, la façon dont je le raconte est quant à elle totalement imaginaire - le chien, les joggeurs, tout ça...

Justement, comment construisez-vous vos textes ? Avez-vous tout le scénario dès le départ, tous les points importants de la narration ? Comment ça se passe ?

A l’âge de vingt-quatre ans, j’ai écrit un livre sur mes origines arméniennes. J’avais cette petite expérience-là d’un récit. Quand j’ai écrit Le diable au creux de la main, je me suis trouvé une technique, c’était empirique. Je ne sais pas si c’est la bonne, mais du coup je l’applique sur les autres livres. 
Je n’arrive pas à écrire si je n’ai pas un titre. Parfois j’ai l’histoire, mais ça me prend un mois ou deux avant d’avoir le titre. J’ai besoin de me lever en me disant que je vais me mettre aux Echoués. Il faut que ce soit quelque chose de concret pour moi. 
Ensuite, je structure mon récit. Souvent, j’ai le début, la fin et tous les petits chemins de traverse où je peux perdre le lecteur. Après ça, j’essaye de diviser l’histoire en chapitres, d’imaginer combien de pages va faire chacun d’eux, avec ce que j’ai à y dire. Ca peut faire entre 10 lignes et 3 pages chacun...
Et puis ensuite je prends mon premier chapitre avec mes 10 lignes ou mes 3 pages, je le colle sur un fichier word, et je commence à écrire. Et puis en fonction de ça, il y a des choses que je respecte et d’autres non. Mais quand j’ai fini mon premier chapitre et qu’il me va, je regarde ensuite, en fonction de ce que j’ai changé, l’impact que ça peut avoir sur les suivants. Là, je mets à jour, puis je prends le deuxième et je fais pareil. 

Et c’est définitif ou est-ce que vous les mettez un peu de côté en vous disant que vous y reviendrez plus tard ?

Non, j’en suis incapable ! Mais je me soigne ! Avant, j’étais incapable de passer à la ligne d’après si je n’étais pas content de la ligne d’avant... Les deux premiers, c’était comme ça. Maintenant, j’arrive à avancer, mais sans changer de chapitre, et je relis le lendemain : je me réveille à 4 ou 5 heures du matin, je relis et mes problèmes sont résolus. Je fais ça une heure et je vais me recoucher. Mais ça c’était quelque chose sur lequel il a fallu que je travaille, parce que je pouvais rester bloqué longtemps...

Donc tous les points saillants sont présents dès le départ, même s’il peut y avoir des évolutions possibles.

Oui, c’est déjà très construit avant de commencer, mais je peux aussi tout changer. Pour Les échoués, j’avais passé quand même un an avec ces personnages, mais je ne les connaissais pas. Donc je me suis trouvé sur Internet les portraits qu’il y a sur la couverture et je me les suis affichés devant moi pendant trois semaines au moins.
Là, par exemple, j’ai affiché la citation liminaire de mon prochain livre, et puis j’ai l’arbre généalogique des personnages. Je précise leur éducation, quand est-ce qu’ils se sont mariés... il faut que je sois logique. Et puis j’utilise aussi pas mal la peinture dans celui-là. Donc je suis allé à Orsay, un peu partout dans les musées. En fait, je suis entre deux mondes. Une fois que tu as commencé à écrire, tu as deux vies parallèles.   



Vous arrivez à vous imposer une discipline ?

Oui. A l’époque où je dirigeais une agence de presse, avec 120 personnes à gérer, je me suis rendu compte grosso modo qu’entre 21 heures et minuit, je ne faisais pas grand chose d’important. J’avais une deuxième journée. Donc je me suis dit : « Prends-toi une année, les vacances et ce temps-là ». C’est comme ça que j’ai écrit le récit de mes années de journalisme. Je l’ai rendu en un an.
Ensuite je me suis dit que j’allais faire pareil avec le roman, sans bien savoir si ça marcherait.
Après, j’ai arrêté de travailler. J’ai lâché l’agence. Elle venait d’être rachetée et j’ai senti que les choses allaient changer. J’en ai profité pour dealer un départ, ce qui m’a laissé la possibilité de voir venir. Après, c’était presque plus compliqué d’avoir du temps! Il faut comprendre que passer quatre heures devant son ordinateur sans écrire une ligne, c’est du temps d’écriture. L’essentiel c’est de s’y mettre, de passer du temps à réfléchir, de se mettre dans son histoire.

Pouvez-vous me parler un peu de votre troisième livre, actuellement en cours d’écriture ? 

Alors c’est un peu l’inverse des deux autres. En fait, ça fonctionne comme une trilogie. J’aurais pu les appeler Les échoués, volumes 1, 2 et 3. Les échoués, c’étaient des gens qui échouaient en France ; Ce que tient ta main droite, ce sont des Français qui ont échoué en Syrie ; et là, je traite de déclassement. Donc ce sont des gens qui échouent sur place, en France. Ça se passe dans l’Oise, sur 10 km2. Je connais bien l’endroit, j’y ai vécu pendant une vingtaine d’années. C’est sur la peur qu’ont les gens de ne pas pouvoir tenir leur niveau de vie, quel qu’il soit. Ça se passe dans le monde ouvrier. C’est l’histoire d’un couple qui est passé d’ouvrier à contremaître, dans une région où il n’y a que deux usines qui la font vivre. Malheureusement, cette fois-ci, ils ne vont pas passer à travers les mailles du filet. Ils ont deux enfants, dont une fille qui passe le bac et ils vont essayer de faire comme si de rien n’était, au moins pour qu’elle ait l’examen. Or il se trouve que cette jeune fille passe le bac économie. Donc ils sont obligés de réviser avec elle quelques-uns des concepts qui les tuent. 
Celui-là n’est pas gai non plus !

C’est intéressant cette notion de trilogie, parce que je me demandais si vous considériez vos livres comme les briques d’un projet plus global.

Alors ce n’est pas pensé comme ça puisque, encore une fois, j’apprends en marchant. Mais je m’aperçois que bien évidemment, là, il y a trois briques qui se sont mises en place.
Ce troisième livre s’intéresse à toute la valeur de ce monde ouvrier que j’aime beaucoup. J’ai beaucoup travaillé là-dessus aussi en reportage. Chez un licencié, il y a le drame économique, et puis les gens ont oublié que les ouvriers sont fiers des gestes qu’ils font. Ce sont des gestes qu’ils ont appris, qu’ils connaissent, et c’est les priver de tout ça. Il y a toute une réflexion là-dessus. Et sur ces zones un peu péri-urbaines.

Encore un sujet dramatique, en effet. Est-ce que vous pensez que la littérature peut ou doit changer le regard des gens, essayer de changer le monde ?

Oui, en tous les cas, c’est ce que j’ai envie de faire. Je veux écrire sur des choses qui m’importent. Et je trouve que la littérature a une telle force, moi qui la découvre après le journalisme, que bien évidemment il faut qu’elle s’attaque aux sujets importants, aux sujets qui dérangent. Après, il y a tellement de façons de faire de la littérature, c’est comme le journalisme...
Moi, j’écris sur ce qui me bouleverse. Et ce qui me bouleverse - j’ai compris pourquoi, d’ailleurs - ce sont les migrants, à cause de mes origines ; Ce que tient ta main droite a à voir aussi avec mes origines, parce qu’il se passe pour les Yazidis ce qu’il s’est passé pour les Arméniens. Ma grand-mère a survécu au génocide et a fini à Alep.  
Après, j’ai plein d’autres projets que j’ai notés depuis longtemps, mais je ne suis pas certain que j’arrive à écrire autre chose...