mercredi 26 juillet 2017

Marcher droit, tourner en rond

Emmanuel Venet

Verdier, 2016



Bas les masques !

Quel petit bijou que ce texte fulgurant, dont je dois la lecture à Sandrine !

Un homme d’une quarantaine d’années assiste aux obsèques de sa grand-mère. Loin d’afficher une mine éplorée, comme toute l’assemblée, il s’interroge au contraire sur le discours laudatif qui est prononcé à cette occasion par une femme qui la connaissait d’ailleurs à peine : sa grand-mère n’était pas exactement le genre de personne généreuse et tolérante que l’on veut bien dépeindre devant la bière... 
C’est que notre homme est atteint du syndrome d’Asperger. Les conventions sociales, il ne connaît pas. Du moins est-il totalement rétif à les observer, car il comprend exactement ce qui se joue. Doué d’une intelligence peu commune, il s’étonne de ce que l’on puisse ainsi se payer d’illusions et, plutôt que de participer à cette comédie humaine, préfère quant à lui s’intéresser au scrabble et aux catastrophes aériennes dont la connaissance encyclopédique lui permet d’expliquer les causes par la plus implacable logique. Une logique qui l’amène à poser toujours les questions qui dérangent, provoquant ainsi l’effroi et le rejet de ses proches.

Le temps de la cérémonie, il va se livrer à une réflexion parfaitement jouissive, passant en revue l’ensemble des membres de sa famille, qu’il dépouille de son vernis de respectabilité afin d’en révéler toute la mesquinerie et les faux-semblants, pour finir par appliquer ce traitement à l’ensemble du corps social.

C’est vif, percutant, incroyablement drôle et acide. 

J’ai le sentiment toutefois que l’auteur a quelques comptes à régler avec avec la gente féminine, qui paraît sous sa plume particulièrement habile à la dissimulation et à duplicité. Moyennant quoi, les hommes apparaissent quant à eux d’une insondable faiblesse. 
C’est à se demander quel est le vice le plus fâcheux...


A découvrir également chez Hop ! sous la couette



vendredi 14 juillet 2017

Guérilla Social Club

Marc Fernandez

Préludes, 2017


L'ombre du condor

Un petit passage à vide côté lecture - une demi-douzaine de livres commencés et abandonnés au pied de mon lit au bout de quelques pages seulement - m’a conduite à me tourner une nouvelle fois vers le genre policier : l’envie d’une lecture aisée et addictive, capable de capter mon attention passagèrement troublée. Pour autant, n’étant pas fan de thrillers - des textes que je trouve souvent gratuits et sans profondeur -, je n’étais pas prête à me jeter sur n’importe quel best-seller réputé efficace...

Or Marc Fernandez venait de publier un second roman. Le premier, Mala vida, se situait de nos jours en Espagne, mais plongeait ses racines dans l’époque sombre du franquisme pour en révéler un aspect méconnu, l’existence d’un trafic de bébés volés. Un polar comme je les aime, noir, mais sans surenchère de détails sordides, et solidement ancré dans un contexte socio-historique. La couverture de ce nouveau roman reprenant la même charte graphique que le premier, avec le même code couleur, tout semblait m’indiquer que j’allais retrouver le même univers.

En effet, Marc Fernandez met de nouveau en scène les héros de son précédent roman : le ténébreux Diego, journaliste radio animant une émission vedette sur une chaîne de radio publique dans laquelle il tente chaque semaine de révéler les dessous d’une affaire criminelle ; Ana, transsexuelle argentine, prostituée avant de devenir détective après avoir fui la dictature, et Isabel, une brillante avocate franco-espagnole au service de la cause des femmes.
L’action se situe entre Madrid, Paris, Buenos Aires et Santiago du Chili. Des meurtres y ont été commis mais ne semblent pas avoir avoir de lien entre eux. Pourtant, à y regarder de près, les victimes, qui ont subi de terribles sévices avant d’être assassinées, sont toutes d’anciens opposants aux régimes dictatoriaux d'Amérique latine. Et Carlos, l’ami Chilien de Diego, a lui-même reçu des menaces de mort...

Les nostalgiques des régimes qui ensanglantèrent l’Amérique latine seraient-ils en train de préparer leur retour ? C’est ce que différents événements laissent craindre. L’ombre de l’opération Condor, menée conjointement dans les années 70 par les militaires argentins, chiliens, boliviens et brésiliens, notamment, pour éradiquer toute forme d’opposition et de guerilla, semble dangereusement planer sur le continent...

Plus encore que dans Mala vida, Marc Fernandez, nous offre un roman au rythme et à l’intrigue parfaitement maîtrisés, que j’ai lu d’une traite. J’ai pris plaisir à retrouver ses personnages, qui m’avaient déjà largement séduite dans le premier opus.
Si ceux-ci sont voués à devenir des héros récurrents et si le style et la maîtrise narrative de Fernandez continuent ainsi de gagner en maturité, nul doute que je me jetterai sur ses prochains romans !

dimanche 9 juillet 2017

La tresse

Laetitia Colombani

Grasset, 2017


 Smita, Giulia, Sarah ou la condition des femmes

Le voici donc, le phénomène littéraire du moment, le livre qui s’est hissé parmi les meilleures ventes actuelles, alors que son auteure était jusqu’ici totalement inconnue ! Souvent - mais pas toujours -, je me tiens à l’écart de ces romans dont tout le monde parle. Pas par snobisme littéraire, non - en tout cas pas uniquement ! - mais pour les mêmes raisons qui me font passer très rapidement sur les sites dits incontournables des destinations touristiques pour aller me perdre dans les endroits plus méconnus, dont personne ne parle : c’est souvent là que l’on découvre les plus beaux trésors...
Bref, La tresse ayant été sélectionné par le comité de lecture des 68 Premières fois, c’était l’occasion de faire une entorse à mes principes !

Vous le savez sans doute, il s’agit de trois histoires de femmes, sur trois continents, illustrant dans trois registres différents le combat que les femmes doivent livrer, où qu’elles se trouvent et quelle que soit leur situation, pour conquérir une place égale à celle des hommes, voire pour simplement exister. C’est un sujet qui bien évidemment me touche, les luttes féministes étant à mon sens loin d’être un combat d’arrière-garde. 
Smita, Indienne intouchable réduite à vider à mains nues les latrines des habitants de son village pour espérer être rémunérée de quelque reste de nourriture, Sarah, brillante avocate canadienne élevant seule ses trois enfants, sacrifiant tout à sa vie professionnelle pour espérer obtenir la reconnaissance qu’elle mérite, et Giulia, soumise au patriarcat de la société sicilienne, représentent ainsi quelques-uns des archétypes féminins d’aujourd’hui. En tant que femme, ces tranches de vie ne peuvent que susciter en moi un sentiment de révolte. 
Mais j’avoue que la forme littéraire m’a laissée un peu sur ma faim. Le roman est bref : 224 pages pour raconter trois destins, c’est peu pour faire place au développement psychologique des personnages et à la mise en place d’un contexte socio-historique.
On passe alternativement de l’une à l’autre de ces héroïnes, sans avoir le temps de s’attacher à elles ni d’éprouver de véritable empathie. Du coup, alors même que j’ai conscience que ces personnages renvoient à de terribles réalités, ils me paraissaient  caricaturaux. En outre, la façon dont les trois récits s’entremêlent m’a paru un peu cousue de fil blanc.

Je ne dirais pas que je me suis ennuyée ni que j’ai passé un désagréable moment avec ce livre. Il est extrêmement facile à lire et joue sur une corde sensible qui peut, manifestement, toucher son public. Mais d’un point de vue littéraire, disons que je le trouve un peu faible. Cependant, s’il peut contribuer à faire prendre conscience de la persistance des inégalités entre les sexes et de la nécessité de défendre encore et toujours les droits des femmes en tout point du monde, alors souhaitons qu’il continue de connaître le succès !


Ma chère Nicole a quant à elle été nettement plus enthousiaste; de nombreux billets à lire, notamment ceux de L'Ivresse littéraire ou d'Henri-Charles Dahlem  


De la bombe de Clarisse Gorokhoff, Gallimard
Elle voulait juste marcher tout droit
de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
La tresse de Laetitia Colombani, Grasset
Le coeur à l'aiguille de Claire Gondor, Buchet-Chastel
de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Maestro de Cécile Balavoine, Mercure de France
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi