dimanche 20 août 2017

Le mal des ardents

Frédéric Aribit

Belfond, 2017



Ça commence comme un roman d’amour. Bon, pas n’importe quel roman d’amour, vous vous en doutez ! Si vous venez souvent par ici, vous aurez pu constater que ce n’est pas vraiment ma tasse de thé...

Lorsqu’il rencontre Lou - ou plutôt lorsqu’elle lui apparaît - le narrateur est immédiatement subjugué. Cette femme est un feu follet auquel il est impossible de résister. Musicienne, elle aborde toute forme de création artistique avec une intensité peu commune. D’ailleurs, croiser quelqu’un qui lit un livre en même temps qu’il écoute de la musique la met hors d’elle. Pourquoi ne pas écouter «un truc avec l’oreille gauche et un autre avec l’oreille droite, tant qu’[on] y est» ? Lorsqu’elle joue du violoncelle, elle lâche entièrement prise et laisse l’émotion la gagner et la dominer. Elle semble se consumer. Lou est imprévisible. Elle ne connaît aucune limite, aucune réserve et ne respecte aucune convention. Elle jouit d’une singulière liberté... qui finit par apparaître inquiétante.
Que cache cette façon si vive d’aborder l’existence ?

Soudain le livre prend un tournant inattendu, et l’histoire d’amour cède la place à un récit d’une autre nature, qui nous parle... Mais je ne vous en dis pas plus, afin de laisser entier le plaisir de la découverte de ce roman joliment écrit, qui interroge aussi en passant la place de l’art dans notre vie.


PS : rédigé depuis un hamac balinais, ce billet vous paraîtra sans doute un peu succinct... mais nonobstant mon irrépressible envie de piquer à nouveau une tête dans l'eau, je souhaitais vous dire quelques mots de ce livre ;-)

mercredi 16 août 2017

La chambre des époux

Eric Reinhardt

Gallimard, 2017



Avant d’entrer dans le vif du sujet, ami lecteur qui t’aventures par ici, j’aimerais te mettre en garde : si tu ne supportes pas les écrivains qui se mettent en scène, si tu es irrité par les auteurs qui font de leur processus de création la matière même de leurs livres, si tu penses que la sphère intime d’un homme doit rester à la porte de son œuvre, alors sans doute n’auras-tu pas envie de me suivre.
Si, au contraire, tu apprécies qu’un auteur joue avec toi pour t’entraîner dans les méandres des relations qu’entretiennent fiction et réalité, alors prépare-toi à te perdre avec délices dans le labyrinthe construit par Eric Reinhardt. Parce que ce roman-là, dans son genre, c’est de la bombe !

Le sujet en est pourtant plus qu’austère, glaçant : Eric Reinhardt - et c’est bien lui qui prend la parole au début du livre - évoque le combat livré par sa femme contre le cancer. Dans cette lutte sans merci, elle fut épaulée par son époux. Plus qu’épaulée : soutenue, portée, amenée à se dépasser par le truchement de la création littéraire. Il fut en effet entendu entre eux que les efforts qu’elle livrerait contre la maladie se doubleraient de ceux de son mari pour écrire le roman qui allait être Cendrillon. C’est donc dans les singulières coulisses de l’écriture de ce livre que Reinhardt nous invite à entrer.
Si l’œuvre se nourrit d’une urgence et surtout d’une sève qui lui sont communiquées par le désir éperdu de vie de son auteur, elle communique en retour la sienne à cette femme assiégée par le mal qui en écoute quotidiennement l’avancée. La vie et l’œuvre se nourrissent mutuellement pour finalement se confondre en une énergie vitale hors du commun. 
De ce fait, l’œuvre et les conditions de sa création ne formant plus qu’un, l’écrivain racontant en vient à devenir le personnage principal du roman en train de s’écrire, évoquant le livre qu’il a écrit pour soutenir sa femme - ou le livre qu’il aurait pu écrire. La mise en abîme se démultiplie, exactement comme si l’écrivain se tenait entre deux miroirs renvoyant son image à l’infini. C’est vertigineux et très habilement fait. 
On relit ainsi certaines lignes écrites plusieurs pages auparavant, avec toutefois des changements de noms, des changements de profession, des nuances, de légers décalages, des petits riens qui disent combien la fiction offre un vaste champ de possible et laisse de liberté. Elle dit la manière dont la littérature peut s’emparer du réel pour le déformer, le magnifier, le recréer à sa guise. 

Reinhardt s’amuse à nous faire perdre pied, glissant parfois inopinément du je au il, d’un personnage à son double, sans que l’on s’en rende toujours bien compte, nous obligeant à nous interroger et à revenir quelques pas en arrière. 

Je sais que ce livre en irritera plus d’un. Reinhardt s’y expose sans pudeur. Il serait pourtant dommage de ne pas tenter l’aventure. Au-delà de l’exercice, auquel on peut  adhérer ou non, l’écrivain possède une plume remarquable qui m’a fait goûter chacun de ses mots. Et puis, quoi qu’en disent certains, il sait aussi se jouer de lui, et il m’est arrivé, en dépit de la gravité du sujet, de sourire. Et surtout d’être très touchée. 
Intelligence, style et émotion, ce livre qui célèbre la vie et la littérature réunit tout ce que je peux attendre d'un roman. 


Roman lu dans le cadre d’une opération Masse critique privilégiée de Babelio. J'avais été ravie de cette proposition, ayant précédemment beaucoup apprécié L'amour et les forêts. Merci donc à Babelio et Gallimard pour ce très bel envoi.


mardi 1 août 2017

Trahir

Helen Dunmore

Mercure de France, 2017


Traduit de l’anglais par Antoine Bargel


URSS, 1953

En ces instants un peu délétères, où la vie semble suspendue et où, en attendant de prendre à mon tour mes quartiers d’été, je vois passer sur les réseaux sociaux plus de photos de vacances que de commentaires littéraires, j’avais envie d’un livre qui m’emporte, un livre doté d’un puissant souffle romanesque. Curieux, me direz-vous, d’avoir choisi l’URSS des années cinquante et l’histoire d’un médecin chargé de soigner le fils d’un haut responsable de la police secrète atteint d’un cancer... Mais je crois que j’avais en tête les amples sagas des grands écrivains russes...

Hélas, Helen Dunmore ne possède pas la puissance romanesque d’un Vassili Axionov, l’auteur de la fabuleuse Saga moscovite.
Certes, le propos est intéressant. L’auteure s’est inspirée du complot des blouses blanches, ultime délire paranoïaque du Petit père des peuples qui, peu de temps avant sa mort, entraîna l’arrestation et la condamnation de plusieurs médecins juifs, accusés d’avoir assassiné deux dirigeants soviétiques. Même si cela n’a aujourd’hui plus rien d’une découverte, l’auteure dépeint assez bien la peur qui suinte à la moindre parole, à l’évocation de certains noms, la méfiance généralisée et l’absurdité de l'amère comédie qui régit toute forme d’interaction sociale. 
L’histoire est plutôt bien construite et tout à fait convaincante, ce qui m’a permis de lire ces quelque 450 pages d’une traite et sans ennui. Mais sans transport non plus. Sans doute est-ce dû au classicisme, voire à la platitude du style de l’auteure. Ou peut-être à sa propension à rester en surface des choses, sans chercher s’attarder sur la psychologie des personnages...
Bref, l’un de ces romans plaisants qui ne me laissera cependant pas un souvenir impérissable...