samedi 23 septembre 2017

Le livre que je ne voulais pas écrire

Erwan Larher

Quidam, 2017



Dans la vie d’Erwan Larher, il y a deux piliers : la littérature et le rock. C’est ainsi qu’il s’est trouvé au Bataclan un certain soir de novembre 2015...

Une balle. Dans les fesses. Il s’en est sorti vivant. Ironie du sort, le livre qu’il était en train de terminer s’intitule Marguerite n’aime pas ses fesses.
«Tu dois raconter», le pressent ses amis. «Tu es écrivain, qui mieux que toi pourrait témoigner ?»
Mais quelle légitimité aurait-il ? Et quel rapport cela aurait-il avec son travail d’écrivain ? Il veut être lu pour de bonnes raisons, ne surtout pas prêter le flanc au sensationnel... 
Pourtant, est-ce l’effet d’une force intérieure ? La prise de conscience qu’il se joue quelque chose qui le dépasse et qui l’autoriserait de ce fait à prendre la parole ? Le regard que posent tous ceux qui ont été atteints par cette déflagration sur celui qui a été touché jusque dans sa chair ? La nécessité d’écrire finit par s’imposer. 
Reste la question de la forme. Il lui est impossible d’écrire sur. Les mots demeurent impuissants à restituer le chaos, l’enfer, le bruit, la peur... Et puis il se méfie de la notion de réel. L’écriture est toujours une construction mentale, l’objectivité n’existe pas. Alors il va écrire autour, ce sera un «objet littéraire»...

Et quel objet ! Erwan Larher ne raconte pas la nuit qu’il a passée. Ou si peu. Quelques flashes au fil du texte nous donnent une petite idée de ce qu’il a pu voir, entendre et ressentir. Son récit, sa vision de cette effroyable nuit n’en sont qu’une parmi d’autres. A ce moment-là, chacun de nous s’est senti menacé, attaqué, chacun a pu craindre pour un proche, une connaissance, chacun gardait les yeux rivés sur son portable, un écran de télévision ou son fil d’actualité Facebook. 
C’est précisément ce que firent sa famille, ses amis, qui restèrent de longues heures durant sans savoir ce qu’il était advenu de lui, qui avait oublié son téléphone chez sa compagne... Erwan Larher a choisi de convoquer le témoignage de proches et de connaissances plus éloignées, et les insère au sein de son livre. Il évoque également des souvenirs plus ou moins anciens, raconte ce qui a suivi, fait part de ses questionnements, de ses angoisses, il parle du regard des autres... Il démultiplie les points de vue, change constamment de perspective - allant même jusqu’à se glisser dans la peau des terroristes - et donne ainsi une vision synoptique de l’événement. Il nous embarque avec lui, nous intègre dans son récit. Loin de se poser en victime sacrificielle, il ne cesse de s’interroger sur sa place, sur sa prise de parole, sur la manière dont les autres, ceux qui étaient à l’extérieur de la salle de concert, ont vécu le drame.
Pas un seul instant il ne donne dans le pathos. Il a au contraire l’élégance de nous faire sourire, et même rire, parfois. 

Erwan Larher a écrit un livre généreux et puissant, intelligent et bienveillant qui interroge autant le monde dans lequel nous vivons que la manière dont la littérature peut nous permettre de l’appréhender, un livre dans lequel chacun peut se retrouver, un livre dans lequel la dimension collective prend le dessus sur le drame individuel. 
Il nous offre un magnifique objet littéraire.

Surtout, ne vous laissez pas rebuter par son sujet. Lisez-le, il fait un bien fou !


Au cas où je ne vous aurais pas complètement convaincu(e), courrez lire les très beaux billets de CharlotteNicole ou Caroline, sans oublier celui d'Emmanuel



12 commentaires:

  1. J'ai l'intention de le lire, je fais confiance aux copines blogueuses et j'avais beaucoup aimé "Autogénèse".

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  2. Je l'ai lu bien sûr (et en ai parlé) , de mêem que des 5 précédents de l'auteur (qui sont à découvrir aussi!
    J'espère bien que ce 'roman'(?) fera encore plein de chemin et mènera des lecteurs à ses autres livres!

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    1. Une fan de la première heure, alors ! Il faut que je rattrape mon retard ! ;-)

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  3. Eh bien tu contrebalances tout ce que je m'imaginais de ce livre. je ne suis vraiment pas pressée de le découvrir mais si je le vois plus tard à la bibliothèque, je me laisserais peut-être bien embarquer, grâce à toi!

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    1. Tant mieux ! Je sais que le sujet peut faire peur (ce n'est pas un sujet vers lequel je serais moi-même allée spontanément), mais ce livre est vraiment extraordinaire ! J'espère que tu trouveras l'occasion de le lire.

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  4. J'entends votre enthousiasme à tous, j'ai lu les beaux billets dont tu parles, mais justement, ce qui coince pour moi (je suis sérieuse, je ne cherche vraiment pas la polémique), c'est que c'est un auteur très proche des blogueurs, je subodore des partenariats, et par conséquence non pas une complaisance (je sais que toi tu ne l'es pas), mais une tendresse particulière pour ce livre et pour son auteur.

    Je te dis tout ça, car j'étais enceinte lors des attentats du 13 novembre, ça a été vraiment un événement terrible de ma grossesse (avant celui de nice), c'est donc un sujet sur lequel j'ai encore beaucoup de mal à lire (je n'ai railleurs lu aucun, témoignage, vu aucun image), du coup j'ai très peur de me jeter sur un récit qu'on m'aurait un peu survendu (même en toute bonne foi).

    Toi et Sido ( je ne sais pas si tu connais, le blog errances immobiles, qui l'a acheté au festival de Metz je crois), me faites évidemment beaucoup hésiter à sauter le pas.

    J'ai été longue je sais, mais j'ai attendu que ce ne soit plus ton billet de Une.

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    1. Mais cela ne me gêne absolument pas que tu sois longue, bien au contraire, tu sais que j'aime bien quand ça échange, discute et se frite même un peu parfois !
      Je ne connais pas Sido et vais courir la lire dès que possible.

      Pour te répondre, je préciserais d'abord que je ne connais pas personnellement l'auteur, et il n'a d'ailleurs pas vu (ou pas aimé ?) mon billet qu'il n'a ni commenté ni relayé.
      Son livre a vraiment de très grandes qualités, tant humaines que littéraires et je pense que c'est d'abord pour cela qu'il est tant lu et commenté par les blogueurs. Mais surtout, je pense que c'est son sujet qui lui donne tant d'écho. Certains blogueurs avaient déjà lu et apprécié Larher avant ce livre, mais évidemment parler du Bataclan, c'est parler de quelque chose qui nous touche tous et de manière très viscérale. Il a eu vraiment l'intelligence, la finesse et la générosité d'en parler sans aucune volonté de se poser en victime, de se mettre en avant, de profiter en quelque sorte de ce qu'il a vécu pour se mettre dans la lumière. Au contraire, il affirme que c'est une crainte qu'il avait, et je le crois volontiers car son livre me semble d'une très grande sincérité. Dans le fond, je crois d'ailleurs que c'est ce qui le rend si attachant auprès du public.

      Enfin, son livre interroge son rapport à l'écriture et est travaillé par cette interrogation (comment écrire sur, ou plutôt, autour de cet événement), ce qui le rend extrêmement riche et intéressant. Et il y répond avec une forme littéraire tout à fait passionnante et à propos, en invitant des gens à écrire dans son récit.
      Pour conclure (tu vois, je suis longue aussi) je comprends que tu n'aies pas envie de revenir sur ce sujet douloureux (et je sais en plus combien sont démultipliées les émotions lorsqu'on est enceinte, et j'imagine les questions autour de l'idée de mettre un enfant au monde dans ce monde-là...). Mais si tu ne devais lire qu'un livre, ne faire qu'un retour sur cet événement, franchement, je te conseille de lire ce livre-là.

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    2. Bon, tu m'as convaincue, je me le note (après un comm pareil, je ne vois pas comment je pourrais encore douter de la qualité du roman susnommé). C'est vraiment chouette d'aimer un livre avec ces mots là

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    3. Waouh ! Je suis ravie ! J'ai hâte - vraiment - de savoir ce que tu vas en penser :-))

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  5. J'aime vraiment beaucoup Erwan Larher depuis son fabuleux "Abandon du mâle en milieu hostile", je lirai aussi ce titre, malgré le sujet.

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    1. Et moi, j'adore ce titre ! Je lirai assurément d'autres livres de cet auteur.

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