mercredi 25 janvier 2017

Marx et la poupée

Maryam Madjidi

Le nouvel Attila, 2017


Prix Goncourt du premier roman 2017
Prix Ouest France Etonnants voyageurs 2017



Un exil, une voix, un très beau texte

Voilà ! C’est pour tomber sur ce genre de divine surprise que je lis des livres ! Pour éprouver ce délicieux frisson à la découverte de pages pleines de grâce. Car c’est sans doute le terme qui convient le mieux pour qualifier ce premier roman d’une jeune auteure française d’origine iranienne.

J’avais pourtant quelques craintes en l’ouvrant. Car sur le thème de l’exil provoqué par la révolution iranienne et la découverte de la langue et de la culture françaises qui en découlent, une certaine Abnousse Shalmani avait précédé Maryam Madjidi avec un époustouflant Khomeiny, Sade et moi, faisant ainsi de l’ombre à Negar Djavadi, qui s’aventurait à son tour sur les mêmes terres avec un Désorientale (ne cherchez pas de billet, je n’en avais pas écrit) qui, malgré le battage médiatique, ne m’avait pas franchement convaincue... 

Mais Maryam Madjidi possède une voix bien à elle. Elle nous propose un récit original, à la fois tendre et incisif, plein d’humour et de sensibilité, offrant un éclairage subtil sur le rapport ambivalent qu’un individu contraint de quitter son pays entretient avec ses racines et avec sa culture d’accueil, l’écartèlement entre un monde resté derrière lui et celui au sein duquel il essaie de se faire une place. 
En choisissant de juxtaposer une ribambelle de souvenirs - réels ou imaginaires, peu importe - elle compose un tableau plein de vie et empreint d’émotion. Par la brièveté de ses saynètes qui finissent par dérouler le fil de toute une existence, elle donne à voir la complexité des sentiments et touche son lecteur en plein coeur.
Elle alterne souvenirs graves et anecdotes légères, elle se glisse dans la peau de la petite fille qu'elle a été avant de retrouver sa voix d'adulte, elle mêle récit et dialogues, passé et présent avec maestria, imprimant ainsi à son texte un rythme virevoltant par lequel on se laisse prendre avec délices. 

Avec des mots qui frappent  comme des coups de poing, elle dit la peur, atroce, qui habite les opposants au régime, qui n’ont d’autre choix que de fuir pour échapper à la torture et à la mort.  
Mais partir n’est pas une libération : elle dit le désarroi, le désespoir de qui a le sentiment d’avoir abandonné les siens et, peut-être plus encore, d’avoir renoncé à lutter pour ce à quoi il croyait.
Elle trouve de très jolis mots pour dire aussi la manière dont un exilé se définit par une forme de sentiment de nostalgie qui ne cesse de l’habiter, se projetant constamment dans un ailleurs idéalisé.
Elle dit tout ce qu’une langue nouvelle, qui reste à apprendre, cristallise de rêves et d’espérances, le talisman qu’elle constitue pour entrer dans un monde mystérieux et plein de promesses, mais qui renvoie aussi implacablement à la différence que l’on porte.
Elle dit enfin le chemin parcouru pour s’affirmer comme une femme libre de construire sa vie.
Elle dit tout cela et bien plus encore.

Mais lisez plutôt son livre ! Car ce sont les mots, les très beaux mots qu’elle a choisis qui font le charme et la fraîcheur de ce puissant récit. 


Nicole l'a déjà lu... et, alors que j'ai attendu d'avoir terminé le livre et rédigé mon billet avant de lire le sien, je m'aperçois que nous avons utilisé les mêmes termes !


Je vous en lis un extrait ici 


à la littérature de l'exil, à laquelle étaient invitées Maryam Madjidi et une autre auteure qui m'est chère, Laura Alcoba, ainsi que Shumona Shina 



22 commentaires:

  1. Mmmm Comment résister?! Impossible! Ce sera une découverte. Merci, dénicheuse de pépites.

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    1. C'est un tel bonheur de découvrir de beaux textes et de nouveaux auteurs, et de faire partager ces découvertes. Mais je ne t'apprends rien ;-)

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  2. Ah super de défricher pour nous .. je note ce titre plutôt que "Désorientale" qui a visiblement déçue plusieurs blogueuses.

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    1. Oh oui, vraiment ! Maryam Madjidi a vraiment une voix originale et poétique.

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  3. J'ai lu les deux dont tu parles au début... Pour celui ci, je ne sais pas...

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    1. Je crois me souvenir en effet que tu avais aimé le livre d'Abnousse Shalmani. Celui-ci est très différent et c'est sans doute pour ça que j'ai aimé les deux et qu'il n'y a pas 'effet de comparaison.
      Et puis il y a une vraie qualité littéraire, ici, un vrai travail sur l'écriture. Bon, je ne vais pas répéter tout ce que j'ai dit dans mon billet... Juste que j'ai adoré ;-)

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  4. Tu es convaincante ! Mes bibliothèques ne connaissent pas encore, il va falloir que je le leur demande !

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    1. C'est un premier roman, qui vient juste de paraître, qui plus est chez un "petit éditeur" : pas étonnant qu'il ne soit pas encore bien diffusé. Mais cela devrait bien vite changer !

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  5. Très joli billet, j'en ai des frissons... Cette petite pépite mérite que l'on envahisse les librairies à sa recherche :-)

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    1. Merci Nicole.
      Oui, en tout cas, on va s'employer à la faire apparaître au grand jour !

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  6. j'ai commencé Désorientale mais je n'ai pas accroché (c'était aussi une période où j'étais fatiguée et où je n'avais pas tellement envie de lire) - après le billet de Nicole, le tien donne également très envie de découvrir ce livre qui semble très prometteur

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    1. Ecoute, j'ai trouvé que Désorientale était assez lent et pas très novateur; l'écriture ne m'a pas paru exceptionnelle. Je pense que l'auteure a bénéficié de l'effet "charme oriental" qu'évoque Maryam Madjidi son livre ;-)

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  7. Je ne lis que du positif à propos de ce roman dont l'authenticité semble séduire tous les lecteurs...

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    1. Authenticité, sincérité, oui, ces termes lui vont très bien. Il faut l'avoir vue lire des extraits de son texte, comme j'en ai eu l'occasion vendredi dernier, à l'occasion du lancement du livre dans une librairie. Elle était vraiment habitée par son texte, c'était magnifique de l'entendre et de la voir !

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  8. Le sujet m'attire énormément. Et vu tout le bien que tu en dis, ça va devenir un incontournable !

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    1. Ah ! Génial ! Ne le rate surtout pas !
      J'ai hâte de pouvoir te lire à son sujet.

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  9. Ok, c'est clair, je vais le lire, je ne peux pas faire autrement !

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  10. Quel beau billet Delphine, je ne le lis qu'après avoir terminé hier la lecture de ce très beau livre.

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